Page:Boccace - Décaméron.djvu/514

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je te dois la vie de mon frère. Mais Dieu sait que c’est bien malgré moi que je prends cet argent, considérant que tu es marchand et sachant ce que les marchands peuvent faire avec leur argent. Mais pour ce que la nécessité m’y force, et que j’ai le ferme espoir de te le rendre bientôt, je l’accepterai, et pour le reste, si je ne trouve pas un moyen plus prompt, j’engagerai tout ce que je possède. — » Ayant dit cela tout en pleurant, elle se laissa tomber le visage sur le sein de Salabaetto. Celui-ci se mit à la consoler, et après être resté toute la nuit avec elle, pour bien lui montrer qu’il était son libéral serviteur, sans attendre qu’elle lui en fît la demande, il lui porta cinq cents beaux florins d’or qu’elle prit, riant en son cœur et pleurant des yeux, Salabaetto s’en remettant à sa simple parole.

« À peine la dame eut-elle l’argent, que les manières commencèrent à changer ; tandis qu’auparavant, toutes les fois qu’il avait plu à Salabaetto d’aller voir la dame, l’entrée de la maison lui avait été libre, on trouvait maintenant toutes sortes de prétextes qui faisaient qu’il pouvait à peine entrer une fois sur sept, et il ne trouvait plus le même visage, les mêmes caresses, le même accueil qu’avant. Le terme où il devait ravoir son argent étant passé depuis un mois et même deux, il le réclama, mais on lui donna de belles paroles en paiement. Sur quoi, Salabaetto s’apercevant de la ruse de la méchante femme et son peu de sens ; sentant qu’il ne pouvait dire de tout ceci que ce qu’il lui plairait à elle de dire, n’ayant de ce prêt aucun écrit ni témoignage, et n’osant s’en plaindre à personne, tant pour ce qu’il en avait été averti auparavant que par crainte des moqueries que sa bêtise méritait, dolent outre mesure, se désolait en lui-même de sa sottise. Ayant reçu de ses maîtres plusieurs lettres où on lui enjoignait de changer l’argent et de l’envoyer, et comme il ne pouvait pas le faire, il se décida à partir afin que sa faute ne fût pas découverte. Étant monté sur un navire, il s’en alla, non à Pise, comme il aurait dû, mais à Naples.

« Il y avait à Naples, à cette époque, notre compère Pietro dello Canigiano, trésorier de madame l’impératrice de Constantinople, homme de grande intelligence et d’esprit subtil, et qui était grand ami de Salabaetto et de sa famille. Au bout de quelques jours, Salabaetto se plaignit à lui, et comme il était un homme très discret, il lui raconta ce qu’il avait fait et sa triste aventure, lui demandant aide et conseil pour trouver un moyen de gagner sa vie à Naples, et affirmant qu’il avait l’intention de ne plus jamais retourner à Florence. Le Canigiano, fâché de cela dit : « — Tu as mal fait ; tu t’es mal comporté ; tu as mal obéi à tes maîtres ; tu as dépensé trop d’argent à la fois pour tes plaisirs ; mais ce qui