Page:Boccace - Décaméron.djvu/524

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lui pour faire ce que sa dame lui avait envoyé dire ; tout en y allant, il lui vint une foule de pensées diverses sur ce qui pourrait bien lui arriver de cette aventure, comme par exemple de tomber aux mains de la Seigneurie pendant qu’il aurait le corps de Scannadio sur les épaules, et d’être condamné au feu comme sorcier ; ou bien d’encourir la haine des parents de Scannadio ou de tant d’autres, si cela se savait ; lesquelles pensées faillirent l’arrêter du tout. Mais, passant outre, il dit : « — Eh ! dirai-je non, à la première chose dont je suis requis par cette gente dame que j’ai tant aimée et que j’aime tant, surtout quand il s’agit de gagner ses faveurs ? Quand même je serais sûr de mourir, ne devrais-je pas me mettre à faire ce que je lui ai promis ? — » Et ayant poursuivi son chemin, il alla jusqu’au tombeau qu’il ouvrit doucement. Alessandro entendant ouvrir, bien qu’il eût grand peur, se tint coi. Rinuccio étant entré, et croyant prendre le corps de Scannadio, prit Alessandro par les pieds et le tira en dehors, puis le plaçant sur ses épaules, il se dirigea vers la demeure de la gente dame, et tout en marchant de la sorte il heurtait son fardeau tantôt à un angle de maison, tantôt à une planche qui se trouvait sur un des côtés de la rue, et la nuit était si sombre et si obscure qu’il ne pouvait distinguer là où il allait.

« Rinuccio était déjà arrivé à la porte de la gente dame qui s’était mise à la fenêtre avec sa servante, pour voir si Rinuccio apporterait Alessandro, et qui se préparait déjà à les renvoyer tous les deux, lorsque les familiers de la Seigneurie qui s’étaient postés dans cette rue et y attendaient en silence le moment de surprendre un bandit, entendant le bruit des pas de Rinuccio, tirèrent soudain une lumière pour voir ce que c’était et où il fallait aller, et, remuant leurs écus et leurs lances crièrent : qui est là ? Rinuccio les reconnaissant, et n’ayant pas le temps de réfléchir longuement, laissa tomber Alessandro, et s’enfuit aussi vite que ses jambes pouvaient le porter. Alessandro s’étant relevé promptement, s’enfuit d’un autre côté emportant sur son dos les vêtements du mort qui étaient fort longs.

« La dame, grâce à la lumière des familiers, avait parfaitement vu Rinuccio avec Alessandro sur ses épaules ; elle avait également vu qu’Alessandro avait sur lui les habits du mort, et elle s’était fort étonnée de la grande audace de tous les deux ; mais quelque grand que fût son étonnement, elle rit beaucoup en voyant Alessandro jeté à terre, puis prendre la fuite. Joyeuse d’un tel résultat, et louant Dieu qui l’avait débarrassée de la poursuite de ceux-ci, elle rentra dans sa chambre, affirmant avec sa servante que sans aucun doute tous les deux l’aimaient beaucoup, puisqu’ils