Page:Boccace - Décaméron.djvu/548

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vend le poisson, et qu’il achetait deux énormes lamproies pour Messer Vieri de’ Cerchj, il fut aperçu par Ciacco. Ce dernier, s’étant approché de Biondello, dit : « — Que veut dire ceci ? — » À quoi Biondello répondit : « — On en a envoyé hier soir trois autres bien plus belles encore que celles-ci, ainsi qu’un esturgeon, à Messer Corso Donati ; mais comme il n’y en a pas assez pour donner à manger à plusieurs gentilshommes, il m’a chargé d’acheter ces deux autres-là. N’y viendras-tu pas ? — » Ciacco répondit : « — Tu sais bien que j’y viendrai. — » Et en effet, quand il lui parut temps, il alla chez Messer Corso et le trouva avec quelques-uns de ses voisins, qui n’était pas encore allé déjeuner. Messer Corso lui ayant demandé ce qu’il venait faire, il répondit : « — Messire, je viens déjeuner avec vous et avec votre compagnie. — » À quoi Messer Corso dit : « — Tu es le bien venu, et pour ce il est temps, allons-y. — » S’étant mis à table, on leur servit d’abord des pois-chiches et du thon salé, puis des poissons de l’Arno en friture, sans rien autre.

« Ciacco comprenant que Biondello s’était moqué de lui, et en ayant été fort irrité, résolut de lui faire payer, peu de jours se passèrent sans qu’il rencontrât son compère qui avait déjà fait rire bon nombre de gens en leur racontant ce bon tour. Biondello l’ayant aperçu, le salua et lui demanda en riant comment avaient été les lamproies de Messer Corso ; à quoi Ciacco dit pour toute réponse : « — Avant qu’il soit huit jours, tu sauras mieux le dire que moi. — » Et sans plus retarder son projet, ayant quitté Biondello, il alla trouver un rusé brocanteur, convint avec lui d’un prix, et lui ayant donné un flacon de verre, il le conduisit près de la galerie des Cavicciuli où il lui montra un chevalier nommé Messer Filippo Argenti, homme grand, vigoureux et fort, hautain, colère, plus bizarre que quiconque, et lui dit : « — Va-t-en vers lui avec ce flacon à la main, et dis lui ceci : Messire, Biondello m’envoie vers vous pour vous prier d’avoir la complaisance de lui renrubiner ce flacon de votre bon vin rouge, parce qu’il veut se régaler un peu avec quelques amis ; mais prends bien garde qu’il ne mette les mains sur toi pour ce qu’il te fera un méchant accueil, et tu aurais gâté mes affaires. — » Le brocanteur dit : « — Aurai-je à dire autre chose ? — » « — Non — dit Ciacco — dès que tu lui auras dit cela, reviens ici avec le flacon et je te paierai. — » « Le brocanteur s’étant éloigné, fit la commission à Messer Filippo. Messer Filippo, après l’avoir écouté en homme ayant peu de cervelle, croyant que Biondello, qu’il connaissait, se moquait de lui, devint tout rouge de colère, et s’écriant : Quel enrubinement, quels amis veux-tu dire ? Que Dieu vous donne la male an à lui et à