Page:Boccace - Décaméron.djvu/547

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tellement elle avait la gorge comprimée, ni s’aider en quoi que ce soit ; pour quoi, le loup l’emportant, il l’aurait certainement étranglée, s’il n’eût rencontré quelques bergers dont les cris la forcèrent à la lâcher. La malheureuse femme, ayant été reconnue par les bergers et portée chez elle, fut guérie par les médecins après de longs soins, mais pas si bien qu’elle n’eût toute la gorge et une partie du visage ravagée de telle sorte que, de belle qu’elle était auparavant, elle eut depuis l’air affreuse et contrefaite. Aussi, ayant honte de se montrer là où on aurait pu la voir, elle pleura amèrement sur son mauvais caractère, et de n’avoir pas voulu, bien qu’il ne lui en coûtât rien, ajouter foi au songe que son mari avait eu. — »



NOUVELLE VIII


Biondello se joue de Ciacco en lui faisant faire un mauvais déjeuner ; de quoi Ciacco se venge cauteleusement en faisant battre Biondello.


Chacun, dans la joyeuse compagnie, soutint généralement que ce que Talano avait vu en dormant n’était point un songe, mais une vision, tellement cela s’était réalisé sans que rien n’y manquât. Mais tous se taisant, la reine ordonna à la Lauretta de continuer, et celle-ci dit : « — Très sages dames, de même que ceux qui ont parlé aujourd’hui avant moi se sont quasi tous mis à raconter sur quelque sujet déjà traité, ainsi la rude vengeance de l’écolier, que Pampinea a contée hier, m’amène à vous parler d’une vengeance qui fut assez pénible pour celui qui en fut l’objet, bien qu’elle n’ait point été aussi féroce. Et pour ce, voici ce que j’ai à dire :

« Il y avait à Florence un individu que chacun appelait Ciacco, homme le plus glouton qui eût jamais existé. Comme il n’avait pas le moyen de satisfaire sa gloutonnerie, et que d’autre part il était de belles manières et plein de bons mots et de plaisantes réparties, il s’adonna non pas à être un homme de cour, mais un parasite, fréquentant ceux qui étaient riches et se plaisaient à manger de bonnes choses, et allant très souvent dîner et déjeuner chez eux, bien que la plupart du temps il n’eût pas été invité. Il y avait aussi à cette époque à Florence un certain Biondello, petit de sa personne, très recherché dans sa mise et plus brillant qu’une mouche avec sa coiffe sur la tête, sa chevelure blonde dont pas un cheveu ne dépassait l’autre, et qui faisait le même métier que Ciacco. Un matin de carême qu’il était allé là où l’on