Page:Boccace - Décaméron.djvu/558

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renommée, quiconque ne sert pas seulement son ventre, comme les bêtes font, doit non seulement désirer, mais poursuivre de tous ses efforts et travailler en conséquence. — » Le raisonnement plut à la joyeuse compagnie. Avec licence du nouveau roi, elle se leva toute de l’endroit où elle était assise, et se livra à ses jeux accoutumés, chacun allant là où son désir l’attirait le plus. Et ainsi ils firent, jusqu’à l’heure du dîner où ils se rendirent en fête, et où ils furent servis avec célérité et avec ordre. À la fin du repas, ils se levèrent pour baller comme d’habitude, et après qu’on eut chanté peut-être mille chansons, plus plaisantes de paroles que remarquables comme chant, le roi commanda à Néiphile d’en chanter une en son nom. Celle-ci, d’une voix claire et joyeuse, sans se faire prier et sans retard commença ainsi :


 Je suis toute jeunette et volontiers
   Je me réjouis et je chante en la saison nouvelle,
   Merci d’amour et de douces pensées.

 Je vais par les vertes prairies, regardant
   Les fleurs blanches, jaunes et vermeilles,
   Les roses sur les buissons et les lis blancs ;
   Et je les compare toutes, tant qu’elles sont,
   Au visage de celui qui, m’aimant,
   M’a prise et me gardera toujours, comme celle
   Qui n’a d’autre pensée que de satisfaire ses désirs.

 Et si parmi elles j’en trouve une qui soit,
   À ce qu’il me semble, bien semblable à lui,
   Je la cueille et je la baise, et je lui parle ;
   Et, comme je sais, je lui ouvre
   Toute mon âme et ce que mon cœur désire.
   Puis, avec les autres, j’en fais une guirlande,
   Que je lie de mes cheveux blonds et légers.

 Et ce même plaisir que la fleur naturelle
   Fait éprouver aux yeux, je l’éprouve
   Comme si je voyais la personne même
   Qui m’a allumé de son doux amour.
   Ce que son parfum me fait éprouver,
   Je ne puis l’exprimer avec la parole,
   Mais mes soupirs en sont un vrai témoignage.

 Ils ne s’échappent jamais de ma poitrine
   Comme ceux des autres femmes, âpres ni pesants ;
   Mais ils sortent tièdes et suaves,
   Et s’en vont à mon amour