Page:Boccace - Décaméron.djvu/580

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joyeux, il fit cueillir les plus beaux fruits et les plus belles fleurs qui y étaient et les fit secrètement présenter à la dame en l’invitant à voir le jardin qu’elle avait demandé, afin qu’elle pût connaître par là combien il l’aimait, et se souvenir de la promesse qu’elle lui avait faite avec serment, et lui tenir ensuite, en dame loyale, cette promesse.

« La dame, voyant les fleurs et les fruits, et ayant déjà entendu parler du merveilleux jardin par beaucoup de gens, commença à se repentir de sa promesse ; mais malgré tout son regret, désireuse de voir ces choses extraordinaires, elle alla voir le jardin avec bon nombre d’autres dames de la ville, et après l’avoir beaucoup admiré, non sans étonnement, elle s’en retourna chez elle, plus affligée que femme qu’il y eût, songeant à ce à quoi elle s’était engagée. Son chagrin fut tel, que ne pouvant le cacher assez, il advint que, comme il éclatait au dehors, son mari s’en aperçut et voulut en savoir le motif. La dame se tut par vergogne ; enfin y étant forcée, elle lui dit tout. Gilberto, entendant cela, se fâcha vivement d’abord ; puis, considérant la pureté des intentions de la dame, il chassa la colère, et mieux conseillé il dit : « — Dianora, ce n’est pas un acte de femme sage, ni honnête que d’écouter des messages de cette sorte, ni de livrer à personne sa chasteté à la merci d’un pacte. Les paroles recueillies par les oreilles du cœur ont plus grande force que beaucoup ne pensent, et quasi tout devient possible aux amants. Tu as donc mal fait d’abord d’écouter, puis de t’engager dans un pacte ; mais comme je connais la pureté de ton âme, et pour te délier de ta promesse, je t’accorderai ce que probablement aucun autre ne ferait, poussé que je suis encore par la peur du nécromancien auquel peut-être messer Ansaldo irait se plaindre si tu te moquais de lui. Je veux que tu ailles le trouver, et si tu le peux par un moyen quelconque, efforce-toi de conserver ton honneur ; tu seras alors déliée de cette promesse ; si tu ne peux pas faire autrement, abandonne-lui pour cette fois ton corps, mais non pas ton âme. — »

« En entendant son mari, la dame pleurait et refusait de recevoir de lui une pareille autorisation ; mais, malgré le refus de sa femme, il plut à Gilberto qu’il en fût ainsi. Pour quoi, le lendemain matin, dès l’aurore, sans aucun ornement, précédée de deux de ses familiers et suivie d’une camériste, la dame s’en alla en la demeure de messer Ansaldo. Celui-ci, apprenant que la dame était venue, s’étonna fort, et s’étant lové, il fit appeler le nécromancien et dit : « — Je veux que tu vois quel bien ton art m’a fait acquérir. — » Et étant allé à la rencontre de la dame, sans montrer d’appétit désordonné, il la reçut honnêtement et avec grand respect ; puis, après avoir fait entrer tout le monde dans une belle cham-