Page:Boccace - Décaméron.djvu/594

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conséquent, celui qui, le pouvant, fait ce qu’il doit, fait bien ; mais il faut moins s’en émerveiller et l’en moins hautement louer, qu’il conviendrait de le faire pour celui qui, ayant moins de puissance, en serait requis et le ferait. Et pour ce, si vous avez exalté en tant de paroles les actions des rois et si elles vous ont paru belles, je ne doute point que celles de nos égaux vous plairont encore davantage et que vous les louerez d’autant plus, quand elles seront semblables ou supérieures à celles des rois ; pour quoi, je me suis proposé de vous raconter dans une nouvelle le trait magnifique qui eut lieu entre deux citoyens amis.

« Donc, au temps qu’Octave César, qu’on n’appelait pas encore Auguste, gouvernait l’empire romain, dans le conseil nommé Triumvirat, il y avait à Rome, un gentilhomme, appelé Publius-Quintus Fulvius, lequel ayant un sien fils, Titus-Quintus Fulvius, doué d’un esprit merveilleux, l’envoya étudier la philosophie à Athènes, et le recommanda le plus qu’il put à un gentilhomme du nom de Crémès, qui était son vieil ami. Celui-ci logea Titus dans sa propre maison, en compagnie de son fils nommé Gisippe, et les mit tous les deux sous la direction d’un philosophe appelé Aristipes, afin qu’ils apprissent sa doctrine. Les deux jeunes gens vivant continuellement ensemble, il se trouva que leurs caractères étaient si bien faits l’un pour l’autre, qu’il en naquit entre eux une amitié fraternelle si grande, que jamais depuis elle ne fut brisée que par la mort. Aucun d’eux n’avait de joie ni de tranquillité que lorsqu’ils étaient ensemble. Ils avaient commencé leurs études, et chacun d’eux étant également doué d’un esprit élevé, ils s’élevaient à la glorieuse hauteur de la philosophie, d’un pas égal et à leur merveilleuse louange. Ils persévérèrent ainsi pendant trois bonnes années, au grandissime plaisir de Crémès, qui ne regardait pas l’un plus que l’autre comme son fils. À la fin de ces trois années, comme il arrive de toutes choses, il advint que Crémès déjà vieux, passa de cette vie ; de quoi, les jeunes gens eurent un égal chagrin, comme s’ils eussent perdu un père commun, et les amis et les parents de Crémès ne savaient pas lequel des deux ils avaient le plus à consoler de cet événement fortuit.

« Au bout de quelques mois, il advint que les amis de Gisippe, ainsi que ses parents et Titus, se mirent à le tourmenter pour qu’il prît femme, et lui trouvèrent une jeune fille d’une merveilleuse beauté et issue de parents très nobles. Elle était citoyenne d’Athènes, avait nom Sophronie, et était âgée d’environ quinze ans. L’époque des futures noces approchant, Gisippe pria un jour Titus d’aller avec lui la voir, car il ne l’avait point encore vue. Tous deux étant donc allés dans la demeure de la jeune fille, et celle-ci s’étant assise