Page:Boccace - Décaméron.djvu/601

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donnée à Gisippe, sans prendre garde qu’il était de toute éternité disposé qu’elle ne serait pas la femme de Gisippe, mais la mienne, comme le fait le démontre présentement. Mais comme ce que l’on dit de la secrète prévision et de l’intention des dieux semble à beaucoup dur et difficile à comprendre, j’admets qu’ils ne se mêlent en rien de nos affaires, et il me plaît de m’en tenir aux raisonnements humains. En les employant, il me faudra faire deux choses très contraires à mes habitudes : l’une me louer moi-même, l’autre rabaisser quelque peu les autres. Mais pour ce que dans l’une comme dans l’autre je n’entends point me départir de la vérité, et que le sujet présent l’exige, je le ferai.

« Vos reproches, dictés par la colère plus que par la raison, vitupèrent, mordent et condamnent Gisippe, que vous poursuivez de vos murmures continuels pour ce qu’il m’a donné pour femme suivant son jugement, celle que vous lui aviez donnée suivant votre jugement a vous, alors que, moi, j’estime qu’il faut souverainement le louer ; et mes raisons sont celles-ci : la première, parce qu’il a fait ce qu’un ami doit faire ; la seconde, parce qu’il a agi plus sagement que vous ne l’avez fait vous-mêmes. Je n’ai pas l’intention de vous expliquer présentement ce que les saintes lois de l’amitié veulent qu’un ami fasse pour son ami, me contentant seulement de vous avoir rappelé, au sujet de ces lois, que le lien de l’amitié lie plus étroitement que ceux du sang ou de la parenté, attendu que nous avons les amis comme nous les choisissons, et les parents comme nous les donne la fortune. Et pour ce, si Gisippe a préféré ma vie à votre bienveillance, moi qui suis son ami, et qui me considère comme tel, personne ne s’en doit étonner. Mais venons à la seconde raison par laquelle je veux vous prouver, en insistant davantage, qu’il a été plus sage que vous, bien qu’il me semble que vous n’aviez aucun sentiment de la prévision des dieux, et que vous connaissiez encore moins les effets de l’amitié. Je dis que votre avis, votre conseil, votre délibération avaient donné Sophronie à Gisippe, jeune homme et philosophe, et que celui de Gisippe l’a donnée à un jeune homme et à un philosophe ; vous l’aviez donnée à un Athénien ; Gisippe l’a donnée à un Romain ; vous l’aviez donnée à un gentilhomme, Gisippe l’a donnée à quelqu’un plus noble encore ; vous l’aviez donnée à un jeune homme riche, Gisippe l’a donnée à un jeune homme encore plus riche ; vous l’aviez donnée à un jeune homme qui, non seulement ne l’aimait point, mais qui la connaissait à peine, Gisippe l’a donnée à un jeune homme qui l’aimait plus que sa félicité suprême, plus que sa propre vie.