Page:Boccace - Décaméron.djvu/602

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« Et que je dise vrai en soutenant que ce qu’il a fait est plus à louer que ce que vous avez fait vous-mêmes, je vais vous le montrer point par point. Que je sois jeune et philosophe, comme est Gisippe, mon visage et mes études le peuvent faire voir sans un plus long discours. Nous avons tous deux le même âge, et nous avons toujours marché du même pas dans nos études. Il est vrai qu’il est Athénien et que je suis Romain. Si nous discutons sur la renommée de notre ville natale, je dirai que je suis d’une cité libre et qu’il est d’une cité tributaire ; je dirai que je suis d’une cité maîtresse de tout l’Univers, et lui d’une cité qui obéit à la mienne ; je dirai que je suis d’une cité illustre par ses armes, sa puissance et ses écoles, tandis qu’il ne pourra recommander la sienne que par ses écoles seulement. En outre, bien que vous me voyiez ici comme un humble écolier, je ne suis point né de la fange de la populace de Rome ; mais maisons et les lieux publics de Rome sont pleins des antiques images de mes ancêtres, et l’on pourrait voir les annales romaines remplies des nombreux triomphes que les Quintus ont menés au capitole romain. La gloire de notre nom n’est point non plus tombée en vétusté ; au contraire, elle fleurit aujourd’hui plus que jamais. Je me tais, par vergogne, sur mes richesses, me souvenant que l’honnêteté pauvre a été l’antique et noble patrimoine des citoyens nobles romains ; si cette opinion est condamnée par le vulgaire, si on n’apprécie que les trésors, j’en suis abondamment pourvu, non en homme cupide, mais en homme aimé de la fortune.

« Je reconnais fort bien qu’il vous était, qu’il doit vous être cher d’avoir Gisippe pour parent ; mais il n’y a aucun motif pour que je ne vous sois pas moins cher à Rome, si vous songez que vous aurez en moi, là-bas, un hôte précieux, un patron puissant et qui s’empressera de vous être utile dans les affaires publiques comme dans les affaires privées. Qui donc, mettant de côté son désir et n’ayant égard qu’à la raison, approuvera davantage vos résolutions que celles de mon Gisippe ? Personne, assurément. Sophronie est donc bien mariée à Titus-Quintus-Fulvius noble, antique et riche citoyen de Rome et ami de Gisippe ; pour quoi, en vous plaignant et en récriminant, vous ne faites pas ce que vous devez, pas plus que vous ne savez ce que vous faites.

« D’aucuns diront peut-être qu’ils ne se plaignent pas que Sophronie soit la femme de Titus, mais qu’ils se plaignent de la façon dont elle est devenue sa femme, en secret, comme à la suite d’un vol, sans qu’ami ou parent en ait rien su. Cela même n’est point un miracle, et ce