Page:Boccace - Décaméron.djvu/614

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Quand il eut visité, non sans grande fatigue, tout le Ponant, il s’embarqua avec ses compagnons et s’en retourna à Alexandrie, où pleinement informé ries desseins de ses ennemis, il se prépara à se défendre. Quant à messer Torello, il s’en revint à Pavie, et il fut longtemps à chercher qui pouvaient être ses trois hôtes, sans pouvoir jamais approcher de la vérité.

« Le temps de la croisade venu, et chacun s’y préparant de tous côtés, messer Torello, nonobstant les prières et les larmes de sa femme, se disposa à y aller. Ayant terminé tous ses préparatifs, et au moment de monter à cheval, il dit à sa femme qu’il aimait extrêmement : « — Femme, comme tu vois, je vais à cette croisade tant pour l’honneur de mon corps que pour le salut de mon âme ; je te recommande nos affaires et notre honneur ; et pour ce que si je suis sûr de l’aller, je n’ai aucune certitude du retour à cause de mille cas qui peuvent survenir, je veux que tu me fasses une grâce : quoi qu’il advienne de moi, si tu n’as pas de nouvelles certaines que je vis encore, tu m’attendras une année, un mois et un jour sans te remarier, à partir du jour de mon départ. — » La dame qui pleurait fortement, répondit : « — Messer Torello, je ne sais comment je supporterai la douleur dans laquelle me laisse votre départ ; mais si ma vie est plus forte que ma douleur, et quoi qu’il arrive de vous, vivez et mourez sûr que je vivrai et mourrai la femme de Messer Torello, et fidèle à sa mémoire. — » À quoi messer Torello dit : « — Femme je suis très sûr qu’il en sera comme tu me le promets, autant qu’il dépendra de toi ; mais tu es une jeune femme ; tu es belle et de grande famille et ton mérite est grand et connu partout ; pour quoi, je ne doute point que bon nombre de grands gentilshommes, au moindre soupçon de ma mort, ne te demandent à tes frères et à tes parents ; quoi que tu veuilles, tu ne pourras te défendre de leurs obsessions, et par force tu finiras par céder à leur désir ; et voilà la raison pour laquelle je te demande ce délai et non un plus long. — » La dame dit : « — Je ferai ce que je pourrai de ce que je vous ai dit ; et quand il m’en faudra venir à autre chose, je vous obéirai en ce que vous m’ordonnez, certainement. Je prie Dieu qu’il ne nous conduise point, ni vous ni moi, à de pareilles extrémités avant ce temps. — » Ces paroles dites, la dame embrassa en pleurant messer Torello, et s’ôtant un anneau du doigt, elle le lui donna en disant : « — S’il advient, que je meure avant de vous revoir, souvenez-vous de moi en le regardant. — » Messer Torello l’ayant pris, monta à cheval, et après avoir dit à chacun un dernier adieu, il partit pour son voyage.