Page:Boccace - Décaméron.djvu/621

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à quoi messer Torello dit : — Avant qu’on sache rien de mon retour, je veux voir quelle est la contenance de ma femme dans ces noces ; et pour ce, bien que ce ne soit pas l’habitude des personnes de religion d’aller en de pareils banquets, je veux que pour l’amour de moi vous vous arrangiez de façon que nous y allions. — » L’abbé répondit qu’il le ferait volontiers, et dès que le jour fut venu, il envoya dire au nouveau marié qu’un de ses amis voulait assister à ses noces ; à quoi le gentilhomme répondit que cela lui plaisait fort.

« L’heure de se mettre à table étant donc venue, messer Torello, sous l’habit qu’il avait, s’en alla avec l’abbé en la maison du nouvel époux, regardé avec étonnement par tous ceux qui le voyaient, mais sans être reconnu de personne. L’abbé disait à tous que c’était un Sarrasin envoyé comme ambassadeur au roi de France par le Soudan. Messer Torello fut en conséquence mis à table juste en face de sa femme qu’il regardait avec un grandissime plaisir, et dont le visage lui paraissait attristé par ces noces. De son côté, elle le regardait souvent, mais sans le reconnaître, car sa longue barbe, son habit étranger, et la ferme croyance qu’elle avait qu’il était mort, l’en détournaient. Mais quand le moment parut venu à messer Torello de voir si elle se souvenait de lui, ayant retiré de son doigt l’anneau que la dame lui avait donné à son départ, il fit appeler un jeune serviteur qui servait devant elle, et lui dit : « — Dis de ma part à la mariée, qu’il est d’usage, quand un étranger, comme je suis ici, mange à la table d’une nouvelle mariée, comme elle l’est ce soir, qu’elle lui envoie la coupe où elle boit pleine de vin, en signe qu’elle a sa présence pour chère, puis quand l’étranger a bu, il lui renvoie la coupe, et elle boit à son tour. — » Le jouvenceau fit la commission à la dame, laquelle, en femme sage et bien élevée, croyant que l’étranger était un homme de grande qualité, pour montrer que sa présence lui plaisait, ordonna de laver et d’emplir de vin une grande coupe dorée qui était devant elle, et de la porter au gentilhomme ; et ainsi fut fait. Alors, messer Torello ayant mis l’anneau dans sa bouche, le laissa, en buvant, tomber dans la coupe, sans que personne s’en aperçût, et y ayant laissé un peu de vin, la recouvrit et la renvoya a la dame. Celle-ci l’ayant prise afin d’observer l’usage jusqu’au bout, et l’ayant découverte, la porta à sa bouche et vit l’anneau ; sur quoi, sans rien dire, elle le regarda un instant, et ayant reconnu que c’était celui qu’elle avait donné à messer Torello à son départ, elle le prit, et ayant regardé fixement celui qu’elle croyait être un étranger, et le reconnaissant déjà, comme si elle était devenue furieuse, elle renversa la table qui était devant elle, et s’écria : « — Celui-