Page:Boccace - Décaméron.djvu/622

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ci est mon seigneur ; celui-ci est vraiment messer Torello. — » Et courant à la table où il était assis, sans prendre garde aux draps, ni à ce qui était sur la table, elle se jeta à son col et l’embrassa étroitement ; et on ne put pas la faire ôter de là, quoi qu’eussent pu dire et faire tous ceux qui étaient présents, jusqu’à ce que messer Torello lui eût dit de se contenir, pour ce qu’elle aurait encore suffisamment le temps de l’embrasser.

« Alors, après qu’elle se fut relevée, et les convives étant tout troublés mais en grande partie joyeux d’avoir retrouvé un chevalier de tel mérite, messer Torello, priant chacun de faire silence, leur raconta à tous ce qui lui était arrivé, depuis son départ jusqu’à ce moment, concluant que le gentilhomme qui, le croyant mort, avait épousé sa femme, ne devait pas trouver mauvais qu’il la reprît puisqu’il était vivant. Le nouvel époux, bien qu’il fût un peu confus, répondit généreusement et sur un ton ami, qu’il avait le désir de faire tout ce qui lui plairait le plus. La dame quitta aussitôt l’anneau et la couronne que lui avait donnés le nouvel époux, se passa au doigt l’anneau qu’elle avait retiré de la coupe, et se mit sur la tête la couronne qui lui avait été envoyée par le Soudan. Sur quoi, étant sortis de la maison où ils étaient, ils allèrent avec toute la pompe des noces à la maison de messer Torello ; et là, ses amis et ses parents désolés, et tous les citoyens qui le regardaient comme un miracle, se consolèrent dans une longue et joyeuse fête. Messer Torello, ayant donné une partie de ses joyaux à celui qui avait fait les dépenses des noces, ainsi qu’à l’abbé et à beaucoup d’autres, et annoncé par plusieurs messages au Saladin son heureux retour dans sa patrie, se disant toujours son ami et son serviteur, vécut de nombreuses années avec sa valeureuse femme, usant plus que jamais de courtoisie. Telle fut donc la fin des malheurs de messer Torello et de ceux de sa chère femme, et la récompense de leurs libéralités et de leurs promptes largesses. Bon nombre de gens s’efforcent d’en faire autant, et, bien qu’ils en aient les moyens, savent si mal s’y prendre, qu’ils font acheter leurs libéralités plus qu’elles ne valent ; pour quoi, s’ils n’en retirent aucun fruit, ni eux ni personne ne s’en doivent étonner. — »