Page:Boccace - Décaméron.djvu/629

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chemise et pieds nus, et sans rien sur la tête, ayant recommandé tout le monde à Dieu, sortit du château et s’en retourna chez son père, faisant verser des larmes et pousser des sanglots à tous ceux qui la virent. Jeannot, qui n’avait jamais pu croire que tout ce qui était arrivé fût vrai, c’est-à-dire que Gaultier dût garder sa fille comme femme, s’attendait chaque jour à cet événement et avait conservé les vêtements qu’elle avait dépouillés le matin où Gaultier l’épousa. Pour quoi, elle les reprit, s’en revêtit, et se remit aux modestes travaux de la maison paternelle, ainsi qu’elle avait coutume de le faire jadis, soutenant d’une âme forte le rude assaut de la fortune ennemie.

« Quand Gaultier eut fait cela, il fit savoir aux siens qu’il avait pris une jeune fille d’un des comtes de Panago, et, faisant faire de grands apprêts pour les noces, il envoya dire à Griselda de venir le trouver. Celle-ci venue, il lui dit : « — Je mène chez moi la dame que j’ai nouvellement prise, et j’entends lui faire honneur dès son arrivée. Tu sais que je n’ai pas dans le château de femmes qui sachent préparer les chambres, ni faire les nombreuses choses qui ont lieu en cette circonstance. Pourquoi, toi, qui mieux qu’une autre, connais les êtres de la maison, ordonne ce qu’il faut faire ; fais inviter les dames qu’il te semblera convenable et reçois-les comme si tu étais dame ici. Puis, les noces faites, tu pourras t’en retourner chez toi. — » Bien que chacune de ces paroles fût coup de couteau au cœur de Griselda qui n’avait pu dépouiller l’amour qu’elle lui portait aussi facilement qu’elle avait renoncé à la bonne fortune, elle répondit : « — Mon seigneur, je suis prête et toute disposée. — » Et étant entrée avec ses habits de gros drap de Romagne dans cette demeure dont, peu auparavant, elle était sortie en chemise, elle commença à nettoyer les chambres et à les arranger, à faire placer les tentures et les tapis dans les salles, à faire apprêter la cuisine. Comme si elle avait été une humble servante de la maison, elle mit la main à chaque chose, et ne se reposa que lorsqu’elle eut tout préparé et ordonné comme il convenait. Puis elle fit, de la part de Gaultier, inviter toutes les dames de la contrée et attendit la fête.

« Le jour des noces venu, bien qu’elle n’eût sur elle que ses pauvres habits, elle reçut courageusement, d’un visage joyeux et avec les manières d’une maîtresse de maison, toutes les dames qui vinrent. Gaultier avait fait élever avec soin ses enfants à Bologne chez sa parente qui était mariée dans la famille des comtes de Panago. Sa fille, âgée déjà de douze ans, était la plus belle créature qui se fût jamais vue, et son fils avait six ans. Gaultier envoya à Bologne prier son parent de venir à Saluces avec sa fille et son fils, lui recom-