Page:Boccace - Décaméron.djvu/630

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mandant de mener avec lui belle et honorable compagnie, et de dire à tous qu’il conduisait la jeune fille pour être sa femme, sans révéler à personne qui elle était. Le gentilhomme, ayant fait comme le marquis l’en priait, se mit en chemin et, quelques jours après, la jeune fille, son frère et noble compagnie, il arriva sur l’heure du dîner à Saluces, où il trouva tous les paysans et beaucoup de gens des environs, qui attendaient la nouvelle épousée de Gaultier. Celle-ci fut reçue par les dames et conduite dans la salle où les tables étaient mises. Griselda y vint aussi, comme elle était, et se porta d’un air joyeux à sa rencontre, disant : « — Ma dame, sois la bienvenue ! — Les dames qui avaient beaucoup, mais en vain, prié Gaultier de faire que la Griselda se tînt dans une chambre, ou qu’il lui prêtât du moins une des robes qui lui avaient appartenu, afin qu’elle ne se montra point ainsi devant ses hôtes étrangers, se mirent à table, et on commença à les servir. La jeune fille attirait les regards de tous les convives et chacun disait que Gaultier avait fait bon échange. Mais, de tous les assistants, c’était Griselda qui la louait le plus, elle et son frère.

« Gaultier estima alors avoir obtenu tout autant qu’il désirait de la patience de sa femme. Voyant que la nouveauté de toutes ces choses ne la changeait en rien, et étant certain qu’elle n’agissait point par bêtise, car il la connaissait pour très sensée, il lui parut temps de la tirer de l’amertume qu’il savait bien qu’elle cachait sous un visage fort. Pour quoi, l’ayant fait venir en présence de tous ses vassaux, il lui dit en souriant : « — Que te semble de notre épousée ? — » « — Mon seigneur — répondit Griselda — elle me paraît très bien, et si elle est aussi sage que belle, ce que je crois, je ne doute pas que vous ne deviez être avec elle le plus heureux seigneur du monde. Mais autant que je puis, je vous prie de ne pas la soumettre aux épreuves que vous avez fait subir à cette autre qui fut vôtre aussi, car je crois qu’elle pourrait difficilement les supporter. Non seulement elle est plus jeune, mais elle a été élevée délicatement lors que l’autre avait été, toute petite, habituée à une peine continuelle. — » Gaultier voyant qu’elle croyait fermement que la jeune fille devait être sa femme et que, malgré cela, elle n’en parlait pas moins bien, la fit asseoir à côté de lui et dit : « — Griselda, il est temps désormais que tu recueilles le fruit de ta longue patience, et que ceux-ci, qui m’ont réputé cruel, inique et brutal, sachent que ce que j’ai fait était dans un but prévu. J’ai voulu apprendre : à toi, à être une véritable épouse ; à eux, à savoir choisir la leur et à la conserver, et, en même temps, me conquérir une perpétuelle tranquillité pour tout le temps que j’ai à vivre avec toi, ce que, lorsque j’en suis venu à