Page:Boccace - Décaméron.djvu/631

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prendre femme, j’avais grand’peur de n’obtenir jamais. Pour quoi, afin d’en faire l’épreuve, je t’ai brutalisée et persécutée en diverses façons que tu sais. Et comme je ne me suis jamais aperçu qu’en paroles ou en fait, tu te sois opposée à mon bon plaisir, et que j’ai eu de toi les satisfactions que je désirais, j’entends te rendre en une heure ce que je t’ai enlevé en plusieurs fois, et récompenser par une douceur extrême les tourments que je t’ai causés. Accueille donc d’un cœur joyeux celle que tu crois être mon épouse et son frère, qui sont tes enfants et les miens. Ce sont ceux que toi et beaucoup d’autres avez cru longtemps que j’avais fait tuer par cruauté. Et moi, je suis ton mari qui t’aime par-dessus tout, car je crois pouvoir me vanter qu’il n’en est pas un autre qui puisse, comme moi, être satisfait de sa femme. — » Ayant dit ainsi, il la prit dans ses bras et la baisa ; et comme elle pleurait d’allégresse, il se leva avec elle, et ils allèrent à la place où leur fille était assise et, toute stupéfaite, entendait toutes ces choses. Griselda l’ayant embrassée tendrement, ainsi que son frère, elle, et tous ceux qui étaient là, furent enfin désabusés. Les dames très joyeuses, se levèrent de table et se retirèrent avec Griselda dans une chambre où, sous de meilleurs présages, elles lui enlevèrent ses vêtements grossiers et la revêtirent d’une de ses robes de dame noble. Puis, comme Dame, ce qu’elle paraissait même sous ses haillons, elles la ramenèrent dans la salle. Là, elle fit avec ses enfants une merveilleuse fête, et chacun étant très heureux de ce dénouement, on multiplia les jeux et les amusements ; et on les continua pendant plusieurs jours. Tous réputèrent Gaultier comme fort sensé, bien qu’ils tinssent pour trop cruelles et intolérables les épreuves faites par lui sur sa femme. Mais, par-dessus tout, ils considérèrent Griselda comme très sage. Le comte de Panago, quelques jours après, s’en retourna à Bologne, et Gaultier, ayant enlevé Jeannot à ses travaux, le traita comme son beau-père, de sorte qu’il vécut honoré et fort heureux tout le reste de sa vieillesse. Gaultier ayant par la suite marié sa fille en haut lieu, vécut longtemps tranquille avec Griselda, l’honorant le plus qu’il pouvait.

« Que pourrait-on dire ici, sinon que dans les pauvres chaumières pleuvent du ciel de divins esprits ; comme aussi dans les demeures royales on en trouve qui seraient plus dignes de garder les porcs que de posséder droits de seigneurie sur les hommes ? Qui, excepté Griselda, aurait pu supporter, d’un visage non seulement sec, mais joyeux, les épreuves rigoureuses et inouïes tentées par Gaultier ? Quant à celui-ci, ce n’aurait peut-être pas été un mal, s’il était tombé sur une femme qui, lorsqu’il l’eut chassée en chemise