Page:Boccace - Décaméron.djvu/637

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mais elles tuent souvent, non parce qu’elles sont chose mauvaise, mais à cause de la perversité de ceux qui s’en servent méchamment. Jamais esprit corrompu n’entendit sainement une parole quelconque ; et de même qu’aux esprits viciés les paroles honnêtes ne servent à rien, ainsi celles qui ne sont point honnêtes ne peuvent contaminer les esprits dispos, pas plus que la fange ne peut souiller les rayons solaires, ou que les ordures du sol ne peuvent altérer les beautés du ciel. Quels livres, quelles paroles, quelles lettres sont plus saints, plus dignes, plus vénérables que ceux de la Sainte-Écriture ? Et pourtant, ils ont été nombreux ceux qui, entendant ces écrits, ces paroles et ces lettres d’une façon mauvaise, se sont perdus et ont entraîné autrui dans leur perdition. Chaque chose, en soi-même, est bonne à quelque chose, et, si elle est mal employée, peut être nuisible en nombre de cas ; c’est ce que je dis de mes nouvelles. Qui voudra tirer d’elles mauvais conseil ou œuvre mauvaise, elles ne l’empêcheront nullement de le faire si, par aventure il a cela en lui, et si elles sont tordues et tirées dans ce sens. Mais qui voudra en avoir utilité et profit, elles ne le lui refuseront pas, et elles ne seront jamais réputées et tenues que pour utiles et honnêtes, si elles sont lues en leur temps et par les personnes pour lesquelles elles ont été racontées. Quant à ceux qui ont à dire leurs patenôtres ou à faire la tourte et la courbette devant leur curé, qu’ils laissent mes nouvelles ; elles ne courront après personne pour se faire lire. D’ailleurs, les bigotes disent et font bien d’autres choses par moments !

Il y en aura aussi qui diront, qu’il aurait été meilleur que quelques-unes de ces nouvelles n’existassent point. Je le leur accorde ; mais moi, je ne pouvais ni ne devais écrire que celles qui ont été racontées ; par conséquent les dames qui les ont dites auraient dû les dire belles, et alors je les aurais écrites belles. Mais si l’on voulait prétendre que j’en ai été l’inventeur et l’auteur — ce qui n’est pas — je dis que je n’en rougirais pas s’il en était ainsi, pour ce qu’il ne s’est jamais trouvé ouvrier, en dehors de Dieu, qui ait fait bien et complètement tout ce qu’il a fait. Charlemagne, lui-même, qui le premier fit les Paladins, n’en sut point assez créer pour pouvoir en former une armée. Il faut, dans la multitude des choses, trouver diverses qualités de choses. Il n’y eut jamais de champ si bien cultivé que les orties, les chardons, où quelques ronces ne s’y trouvent mêlés aux bonnes herbes. Sans compter que, pour parler aux simples jouvencelles