Page:Boccace - Décaméron.djvu/69

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jamais ni vous, ni d’autres, ne pourrez me dire avec raison que je ne l’ai ni vue ni connue. — » Et telle fut la vertu de la parole dite par Guiglielmo, qu’à partir de ce moment, il fut le plus libéral et le plus généreux de tous les gentilshommes de son temps, celui qui honora le plus les étrangers et ses compatriotes. — »



NOUVELLE IX

Le roi de Chypre, piqué au vif par une dame de Gascogne, devient homme d’énergie, de pusillanime qu’il était.


Il ne restait plus qu’Élisa à recevoir l’ordre de la reine. Sans l’attendre, elle commença toute joyeuse : « — Jeunes dames, il est advenu déjà souvent que ce que des réprimandes nombreuses et de fréquentes punitions n’ont pu faire sur un homme, un mot, dit par hasard bien plus qu’avec intention, l’a opéré. C’est ce qui est fort bien apparu dans la nouvelle contée par la Lauretta, et je prétends vous le démontrer encore par une autre nouvelle très courte. Pour quoi, comme les bonnes choses peuvent toujours être utiles, on doit les écouter avec attention, quel que soit le narrateur.

« Je dis donc qu’au temps du premier roi de Chypre, après la conquête de la Terre-Sainte par Godefroi de Bouillon, il advint qu’une gente dame de Gascogne alla en pèlerinage au Saint-Sépulcre. À son retour, elle passa à Chypre, où elle fut cruellement outragée par quelques scélérats. De quoi ne pouvant se consoler, elle pensa à aller se réclamer du roi. Mais on lui dit qu’elle perdrait sa peine, pour ce que le roi était de nature si pusillanime et tellement bon à rien, que loin de venger les injures faites aux autres, il supportait avec une lâcheté blâmable celles qu’on lui faisait ; à tel point, que quiconque avait quelque sujet de courroux contre lui pouvait se soulager en l’insultant. Ce qu’entendant la dame, et désespérant d’obtenir vengeance ni soulagement à son chagrin, elle résolut de flétrir la lâcheté du susdit roi. S’étant présentée tout en pleurs devant lui, elle dit : « — Mon Seigneur, je ne viens pas en ta présence parce que j’attends de toi vengeance de l’injure qui m’a été faite ; mais puisque tu ne peux me donner cette satisfaction, je te prie de m’enseigner comment tu fais pour souffrir les injures que j’entends dire que l’on te fait, afin que, me modelant sur toi, je puisse supporter patiemment la mienne que, Dieu le sait, je te donnerais volontiers si je