Page:Boccace - Décaméron.djvu/86

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pas plus pour cela de sottise — bien que ceci fût dit tout bas — la dame qui avait su prendre le bien que Dieu lui avait envoyé chez elle. Pendant que l’on discourait en riant sur la bonne nuit qu’elle avait passée, Pampinea, qui était assise à côté de Philostrate, voyant que c’était à son tour de conter, se mit à songer à ce qu’elle avait à dire, puis, après avoir reçu l’ordre de la reine, non moins résolue que joyeuse, elle commença à parler ainsi : « — Valeureuses dames, plus on parle des agissements de la Fortune, et plus, à qui veut y bien regarder, il reste à dire. Et de cela personne ne doit s’étonner si l’on pense discrètement que toutes les choses que nous appelons sottement nôtres sont dans ses mains, et par conséquent sont continuellement transmises par elle des uns aux autres et réciproquement, selon son jugement secret et sans ordre connu de nous. C’est ce que l’on voit en toute circonstance et tout le long du jour, et ce qui a été démontré par quelques-unes des nouvelles précédentes. Néanmoins, puisqu’il plaît à notre reine qu’on parle encore sur ce sujet, j’ajouterai aux récits déjà faits une nouvelle de moi qui ne sera peut-être pas sans utilité pour ceux qui l’écouteront, et qui, je crois, devra plaire.

« Il fut jadis dans notre cité un chevalier qui avait nom messer Tedaldo, lequel, selon que quelques-uns le veulent, appartenait à la famille des Lamberti. D’autres affirment qu’il était de celle des Agolanti, se fondant surtout sur la profession exercée dans la suite par ses fils, profession que les Agolanti ont toujours exercée et exercent encore. Mais, laissant de côté la question de savoir à laquelle des deux maisons il appartenait, je dis qu’il fut dans son temps un richissime chevalier, et qu’il eut trois fils, dont le premier s’appela Lambert, le second Tedaldo et le troisième Agolante, tous trois beaux et aimables jeunes gens. Le plus âgé n’avait pas encore accompli ses dix-huit ans, quand le richissime messer Tedaldo vint à mourir, leur laissant, comme à ses héritiers légitimes, tout son bien, meubles et immeubles. Se voyant très riches en argent comptant et en domaines, ils se mirent à dépenser sans aucun autre mobile que leur bon plaisir, sans frein ni retenue, entretenant un nombreux domestique, force chevaux de prix, des chiens, des oiseaux ; prodiguant les largesses ; courant les joutes ; faisant non-seulement ce qui convient à des gentilshommes, mais encore ce qui prenait fantaisie à leur juvénile appétit de faire. Cette vie ne dura pas longtemps, car le trésor que leur avait laissé leur père vint à s’épuiser, et leurs revenus ne suffisant pas à leurs dépenses accoutumées, ils se mirent à vendre et à engager leurs biens. Vendant aujourd’hui l’un, le lendemain l’autre, ils s’aperçurent à peine qu’ils en étaient venus à ne posséder presque plus rien. La pauvreté ouvrit alors leurs