Page:Boccace - Décaméron.djvu/94

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avait fui lui-même. Ceux qui les montaient, ayant aperçu le navire, et voyant que la voie pour partir lui était fermée ; apprenant à qui il appartenait et sachant par la renommée que c’était à un homme très riche, se disposèrent à s’en emparer, en gens naturellement très avides de rapines et de gains. Ils mirent à terre une partie des leurs armés d’arbalètes, et les firent placer de façon que personne ne pût descendre du navire sans s’exposer à être criblé de traits. Puis se faisant remorquer par des chaloupes, et aidés par le courant, ils accostèrent le petit navire de Landolfo dont ils s’emparèrent en un clin d’œil sans beaucoup de peine et sans perdre un homme. Ayant fait descendre Landolfo sur une de leurs caraques, et ayant fait transborder tout ce qui se trouvait sur le navire, ils le coulèrent bas, retenant Landolfo prisonnier et ne lui laissant sur le dos que de méchants haillons.

« Le jour suivant, le vent ayant changé, les caraques firent voile vers le levant et voguèrent heureusement tout ce jour-là. Mais, vers le soir, un vent de tempête se mit à souffler, lequel, soulevant d’immenses vagues, sépara les deux caraques. La force du vent fut telle, que la caraque sur laquelle était le pauvre Landolfo fut poussée violemment sur l’île de Céphalonie, et vint frapper contre un rocher où elle s’ouvrit et se brisa comme un morceau de verre qui rencontrerait un mur. Les malheureux qui la montaient — la mer étant déjà toute couverte de marchandises qui surnageaient, de caisses, de tables, comme d’ordinaire en ces sortes d’accidents — bien que la nuit fut très obscure, la mer grosse et houleuse, se mirent à nager, ceux du moins qui savaient, et s’accrochèrent à tous les objets que le hasard faisait passer à leur portée. Parmi eux, le malheureux Landolfo, bien qu’il eût auparavant souvent appelé la mort, préférant mourir plutôt que de retourner chez lui pauvre comme il se voyait, la voyant si près, en eut peur. Comme les autres, une table s’étant trouvée à portée de sa main, il s’y attacha, espérant que Dieu, ne voulant pas le noyer, lui enverrait quelque secours. S’étant mis à cheval sur la table, ballotté d’un côté et d’autre par la mer et par le vent, il s’y soutint de son mieux jusqu’au jour. Alors, regardant autour de lui, il ne vit rien que les nuages et la mer, et une caisse qui surnageait et s’approchait parfois de lui à sa grande peur, car il craignait d’en être heurté de façon à se noyer. Chaque fois qu’elle s’approchait de lui, il l’éloignait avec la main autant qu’il pouvait, bien qu’il eût peu de forces. Sur ces entrefaites, il advint qu’un coup de vent et un coup de lame s’abattirent si fort sur cette caisse, qu’elle heurta violemment la table où était Landolfo. La table fut renversée et Landolfo précipité dans les flots. Revenu à la