Page:Boccace - Décaméron.djvu/95

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surface, il se mit à nager, poussé plus par la peur que par ses propres forces, et aperçut la table loin de lui ; pour quoi, craignant de ne pouvoir parvenir jusqu’à elle, il s’approcha de la caisse qui était tout près de lui, et, se plaçant à plat ventre sur le couvercle, il se mit à la diriger avec les bras.

« Dans cette situation, poussé çà et là par les vagues, n’ayant rien à manger et buvant plus qu’il n’aurait voulu, sans savoir où il était et sans avoir autre chose que la mer, il passa tout le jour et toute la nuit suivante. Le lendemain, réduit à l’état d’éponge, et s’accrochant fortement des deux mains aux rebords de la caisse, à la façon de ceux qui sont près de se noyer et qui saisissent un objet quelconque, il parvint, soit par la volonté de Dieu, soit par la force du vent, près du rivage de l’île de Gulfe, où, par aventure, une pauvre femme nettoyait avec du sable mêlé à l’eau salée les vases de sa cuisine. Dès qu’elle vit s’approcher cette masse informe, elle prit peur et se mit à fuir en criant. Landolfo ne pouvait parler et y voyait à peine ; c’est pourquoi il ne lui dit rien. Cependant, comme le flux le poussait vers la terre, la femme finit par reconnaître la forme d’une caisse, et regardant avec plus d’attention, elle vit les bras qui pendaient en dehors, puis la figure du naufragé, et comprit ce que c’était. Pour quoi, mue de compassion, elle entra dans la mer, qui s’était enfin calmée, le saisit par les cheveux, et le tira à terre avec la caisse dont elle eut beaucoup de peine à lui détacher les mains. Après avoir placé la caisse sur la tête de sa petite fille qui était avec elle, elle emporta Landolfo, comme elle eût fait d’un petit enfant, jusque dans sa cabane, où, après l’avoir mis dans un bain chaud, elle le frotta et le lava jusqu’à ce que la chaleur lui revînt avec une partie de ses forces. Quand elle crut le moment venu, elle le sortit du bain et le réconforta avec du bon vin et des confitures ; enfin, du mieux qu’elle put, elle le soigna, si bien que ses forces étant revenues, il reconnut où il était. C’est pourquoi la bonne femme crut devoir lui rendre la caisse qu’elle avait sauvée, et lui dit d’oublier désormais sa mésaventure ; ce qu’il fit.

« Landolfo, qui ne se souvenait pas de la caisse, la prit néanmoins quand la bonne femme la lui présenta, pensant qu’elle ne pouvait avoir si peu de valeur qu’il ne la vendît un jour. Comme il la trouva fort légère, son espérance fut très amoindrie ; néanmoins, la bonne femme n’étant pas à la maison, il l’ouvrit pour voir ce qu’il y avait dedans, et il y trouva un grand nombre de pierreries, les unes travaillées, les autres brutes. Ce voyant, et reconnaissant qu’elles avaient une grande valeur, car il s’y entendait un peu, il loua Dieu qui n’avait pas voulu l’abandonner encore, et il se sentit