Page:Boccace - Décaméron.djvu/96

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tout réconforté. Mais, en homme qui ayant été deux fois en peu de temps le jouet de la fortune devient méfiant une troisième, il pensa qu’il lui faudrait beaucoup de prudence pour emporter ces richesses jusque chez lui. Pour quoi, il les enveloppa du mieux qu’il put dans quelques chiffons, et dit à la bonne femme qu’il n’avait plus besoin de la caisse et qu’il la priait de lui donner un sac en échange. La bonne femme le fit volontiers, et après l’avoir remerciée le plus qu’il put du service qu’il en avait reçu, il partit, son sac sur l’épaule, et, étant monté sur un bateau, il passa à Brindisi ; de là, sans s’éloigner de la côte, il arriva enfin à Trani où il retrouva quelques-uns de ses compatriotes qui étaient drapiers. Il fut habillé par eux quasi pour l’amour de Dieu, après qu’il leur eût raconté tous ses malheurs, hormis l’incident de la caisse. On lui prêta en outre un cheval, et, après lui avoir fourni une escorte pour le conduire jusqu’à Ravello où il disait vouloir retourner, on le fit partir. Là, se sentant enfin en sûreté, et remerciant Dieu qui l’avait conduit, il délia son sac, examina avec plus d’attention qu’il ne l’avait fait auparavant toutes ses pierreries, et trouva qu’il en avait tant et de si belles, qu’en les vendant à un prix convenable et même à prix réduit, il serait du double plus riche que quand il était parti. Ayant trouvé à s’en défaire, il envoya une grosse somme d’argent en récompense du service reçu à la bonne femme de Gulfe qui l’avait tiré de la mer, et il fit un don pareil à ceux de Trani qui l’avaient habillé. Il garda pour lui le reste, sans plus vouloir se livrer au commerce, et en vécut honorablement jusqu’à la fin. — »



NOUVELLE V

Andreuccio de Pérouse, venu à Naples pour acheter des chevaux, éprouve dans une même nuit trois graves accidents ; il se tire de tous les trois et retourne chez lui avec un riche rubis.


« — Les pierreries trouvées par Landolfo — commença la Fiammetta, à qui c’était le tour de conter — m’ont remis en mémoire une nouvelle où il n’est guère moins question de périls que dans celle narrée par Lauretta, mais qui en diffère en ce que ces périls, au lieu de se dérouler en l’espace de plusieurs années peut-être, survinrent en une seule nuit, comme vous allez l’entendre.

« Suivant ce que j’ai appris, il y eut autrefois à Pérouse, un jeune homme nommé Andreuccio di Pietro, et qui était