Page:Boucher de Perthes - De la misère.djvu/55

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dire de celui qu’une partie de la population doit, sans condition, nourrir l’autre, naîtra infailliblement la ruine de toutes les deux. Partout où il y a une prime pour le désœuvrement, chacun se croit dupe en faisant quelque chose. L’homme ne travaille point volontairement ; dès que vous lui laisserez entrevoir un moyen de vivre sans rien faire, il le saisira ; et il le saisira encore si par là il vit à moitié. Oui, il aimera mieux mourir en détail en ne travaillant pas, que bien vivre en travaillant modérément.

Si ceci est exact, il est évident que nourrir, sans en exiger un travail, un individu valide, c’est nuire à la société ; c’est nuire à cet individu même, c’est l’habituer à la paresse, à l’inertie, et arrêter le développement de ses facultés ; c’est ouvrir enfin, si ce n’est pour lui, au moins pour ceux qui le suivront, un gouffre de vices et de maux.

Je n’hésite donc pas à le dire, une des causes les plus actives de misère et de corruption, celle qui les alimente, les étend, les éternise, c’est l’aumône mal faite. Un sou donne au vagabondage, à l’ivrognerie, fait peut-être un malfaiteur, et sûrement un fainéant. Dès qu’un homme a tendu la main et qu’il a trouvé profit à le faire, il est probable, il est certain même qu’il la tendra encore ; car lorsque la honte n’est plus au cœur, tendre la main est de tous les mouvemens le plus facile. Et songez qu’en ne donnant à cet homme que le dixième ou le vingtième de sa nourriture du jour, vous l’obligez à aller chercher le reste ailleurs, conséquemment à y faire contribuer dix-neuf autres personnes. Je ne vous dis pas pourtant de ne rien mettre dans cette main, mais au lieu de déposer un liard, un sou, un franc même qui, ainsi donné, n’est plus que du poison pour le malheureux qui le reçoit, mettez un outil dans cette main et une consolation dans ce cœur.

L’aumône fait les mendians, c’est une vérité qui ne peut être révoquée en doute ; mais, est-ce la misère qui