Page:Boufflers - Journal inédit du second séjour au Sénégal 1786-1787.djvu/13

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


mon nom. J’ai reçu ta dernière lettre, je n’entre dans aucun détail, mais je n’aurai pas une goutte de sang dans les veines jusqu’à ce que je voie une lettre datée de ce mardi que je désire et que je redoute. Sois forte, sois douce. Pense à ton pauvre Adam, qui est hors de ton paradis terrestre, et tâche qu’il te retrouve avec tous les charmes qu’il t’a laissés en partant.


Le 23 décembre[1]. — Nous voici sortis de ce mauvais port de Lorient, où j’ai tant déploré d’être à la fois si près et si loin de toi, mon enfant, et j’ai dit adieu pour longtemps à cette terre que je reverrai avec tant de plaisir en retournant vers toi. Le vent est bon, mais il est faible ; quand on est faible, on est changeant. Je ne lui demande que trois ou quatre jours de constance pour nous sortir de tous les embarras du golfe de Gascogne ; après quoi je lui permets tous les caprices. Tout mon monde est malade de la mer, au point de n’être bon à rien. Il a fallu que je cherchasse dans mes paquets une mauvaise feuille, car mon secrétaire est hors d’état de sortir de son hamac. C’est autant d’économie sur ton beau papier que j’espère bien employer jusqu’au dernier morceau. J’aimerais à te parler de tes affaires, à te diriger, à t’exhorter, à te soutenir, à te consoler ; mais voilà des mers et par conséquent des siècles entre toi et moi. Dans des circonstances aussi critiques, aussi mobiles, les correspondances éloignées sont des supplices, car d’un moment à l’autre tout a changé de face, et, d’un moment à

  1. Cette partie du journal de Boufflers a déjà été publiée dans l’ouvrage de MM. de Magnieu et Henri Prat. Nous la reproduisons ici parce qu’elle est nécessaire à la suite du récit.