Page:Bourget - Le Disciple.djvu/245

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bras demeuré libre autour de sa taille, sans même songer, dans mon propre trouble, à lui prendre un baiser. Ce geste, en lui donnant un nouveau frisson d’épouvante, lui rendit l’énergie de se lever et de se dégager. Elle gémit plutôt qu’elle ne dit : « Laissez-moi… Laissez-moi… » Et marchant à reculons, les deux mains tendues en avant pour se défendre, elle alla jusqu’au tronc du bouleau que je lui avais montré tout à l’heure. Là elle s’appuya, haletante d’émotion, tandis que de grosses larmes roulaient sur ses joues. Il y avait tant de pudeur blessée dans ces larmes, une telle révolte, et si douloureuse, dans le frémissement de ses lèvres entr’ouvertes, que je restai à la place où j’étais, en balbutiant : « Pardon… »

— « Taisez-vous, » dit-elle en faisant un mouvement de la main. Nous demeurâmes ainsi, en face l’un de l’autre et silencieux, pendant un temps que j’ai compris avoir dû être bien court, quoiqu’il m’ait paru infini. Tout d’un coup un appel traversa le bois, d’abord lointain, puis plus rapproché, celui d’une voix imitant le cri du coucou. On s’inquiétait de notre absence, et c’était le petit Lucien qui nous lançait notre signal habituel de ralliement. À ce simple ressouvenir de la réalité, Charlotte tressaillit. Le sang revint à ses joues. Elle me regarda avec des yeux où la fierté l’emportait maintenant sur l’épouvante. Elle se regarda elle-même, comme si elle venait d’être