Page:Bourget - Le Disciple.djvu/276

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revenant comme à son habitude sur lui-même : « Oui, c’est une très bonne nouvelle, car, voyez-vous, je n’ai plus beaucoup à vivre… Je suis frappé, très frappé… »

Il pouvait me détailler ses maux imaginaires, m’analyser tant qu’il voulait son estomac, sa goutte, son intestin, ses reins, sa tête ; je ne l’écoutais pas plus qu’un condamné à qui l’on vient d’annoncer la sentence n’écoute les propos de son geôlier. Je ne voyais que le fait, pour moi si douloureux à cette seconde. Vous qui avez écrit des pages admirables sur la jalousie, mon cher maître, et sur les ravages que produit dans l’imagination d’un amant la seule pensée des caresses d’un rival, vous devinez quel cuisant poison cette nouvelle versa sur ma blessure. Mai, juin, juillet, août, septembre, — il y avait presque cinq mois que Charlotte était partie, et cette blessure, au lieu de se cicatriser, était allée s’élargissant, s’envenimant jusqu’à cette dernière atteinte, qui m’achevait. Cette fois, je n’avais plus même la cruelle consolation de me dire que du moins ma souffrance était partagée. Ce mariage ne me démontrait-il pas qu’elle était guérie de son sentiment pour moi, tandis que j’agonisais de mon sentiment pour elle ? Ma fureur s’exaspérait encore à me dire que cet amour, né de la veille, m’avait été arraché juste au moment où j’allais pouvoir le développer dans sa plénitude, à