Page:Bourget - Nouveaux Essais de psychologie contemporaine, 1886.djvu/121

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Puvis de Chavannes, aussi sincères dans leur chimérique vision de Galatée et de Doux Pays que M. Degas dans sa copie d’un foyer de danse, et comme ces rêveurs sont des hommes de ce temps, il en résulte que leur rêve est par cela même moderne au plus haut degré. Les milieux, en effet, n’agissent-ils point sur nous par réaction autant que par action ? Un écrivain se promène sur le boulevard, et le tumulte de la foule l’enivre. Le voilà qui épouse, par son intelligence, toutes les formes de cette vie chatoyante et bariolée ; qui suit les inconnus comme Balzac le raconte de lui-même dans le début de Facino Cane. « Je pouvais, dit le grand romancier, me sentir les guenilles de ces passants sur le dos, marcher les pieds dans leurs souliers percés ; leurs désirs, leurs besoins, tout passait dans mon âme, ou mon âme passait dans la leur... » Tout au contraire, l’écrivain est de ceux dont la nature trop frêle répugne aux violences de l’effort animal ; le spectacle de cette rue le brutalise ; les visages apparus une minute lui révèlent les plaies intérieures et l’obsèdent. Il ferme les yeux pour ne pas voir ce tableau de la douloureuse réalité, et il élabore en lui-même le songe d’un autre univers. Mais, ce faisant, que manifeste-t-il sinon