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pour le principe libéral de l’égalité des sexes, mais en ajoutant, conformément à la tradition et à la raison, qu’il s’agit d’égalité, non dans l’identité, mais dans la différence.

Tels sont les principaux domaines dans lesquels s’est exercée sa féconde activité de penseur et d’écrivain. On ne peut songer à énumérer ses travaux d’une manière complète ; car ses innombrables et curieuses lectures, les événements, les livres et les questions du jour lui suggéraient à chaque instant quelque article, quelque notice, tantôt une lettre, tantôt un rapport académique, ou l’évocation de souvenirs personnels, ou le récit de faits oubliés, morceaux toujours riches de faits et d’idées, toujours marqués au coin de la réflexion, de l’esprit de progrès, de la modération et de l’impartialité. Telles ses belles notices sur Adolphe Garnier, sur Martha, sur Jules Simon, tels ses examens critiques des thèses de philosophie, ou ses études sur l’hypnotisme parus dans la Revue scientifique. Son abondance est vraiment extraordinaire ; et pourtant jamais il n’est pressé, toujours il parle comme un homme qui a fait de la question qu’il traite une étude particulière.

Il semblerait, à voir cette magnifique production intellectuelle, que Janet a oublié de vivre, qu’en lui le professeur et l’écrivain ont remplacée l’homme. Mais l’homme, au contraire, dominait ce vaste monde d’idées et de connaissances dans lequel se mouvait sa pensée ; et c’était sa propre vie, même la plus intime, dont il animait ses écrits. Une vie d’ailleurs, où les plus belles inspirations de la nature sont si intimement unies aux fruits de la réflexion et de la philosophie, qu’elle se traduit, comme d’elle-même, en fortes et hautes pensées, en raisonnements méthodiques et lumineux. On ne pouvait apercevoir M. Janet sans être frappé de la clarté avec laquelle son âme transparaissait à travers sa physionomie. On remarquait tout de suite ce visage mobile sans agitation où se reflétait une délicate sensibilité, ce sourire fin et bon, qui marquait la perspicacité de l’esprit et la simplicité du cœur, cette expression de bienveillance attentive qui se dégageait de tous ses traits dans la conversation, surtout ses yeux si perçants, si clairs, au regard si franc et si droit, où se lisaient la volonté, le goût de l’action, la puissance de résister et de lutter, en même temps que l’attachement aux choses idéales, et la certitude qu’elles ne nous trompent pas. C’est qu’en effet, toutes les vertus qu’il a si bien analysées et déduites, il les possédait, les plus humbles comme les plus hautes, celles de l’homme public comme celles de l’homme privé. Avant tout, il avait la religion et la sincérité de la clarté et de la droiture. S’en écarter lui eût été chose impossible. Il pouvait être animé contre les doctrines, encore qu’il en cherchât toujours, de bonne foi, le côté plausible : mais il demeurait bienveillant envers les personnes. Il se mettait même en garde contre les préventions qui eussent pu lui venir de ses convictions personnelles ; et, après avoir dit avec franchise ce qu’il avait sur le cœur, il s’employait en toute simplicité en faveur de celui à qui il avait fait peur par ses objections. Plus d’une fois, dans ces derniers temps, il a eu quelque inquiétude au sujet des tendances des jeunes philosophes. Il craignait que la philosophie n’eût été arrachée à la tutelle de la théologie que pour s’effacer devant la science. Mais il n’eût pas songé à traiter défavorablement un candidat pour des raisons de doctrine, il le jugeait sur ses connaissances, sa capacité philosophique, son talent.