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Ce que fut dans l’intimité cet homme si délicat et si juste dans la vie publique, c’est ce que laissent soupçonner les charmants ouvrages où il a parlé de la vie de famille. Il n’avait qu’à regarder en lui-même et autour de lui pour en trouver un modèle achevé. C’est là que se sont épanouies en pleine liberté les qualités exquises qu’une sorte de réserve instinctive ne lui permettait pas de déployer entièrement dans sa vie publique : un cœur tendre et confiant, une bonté foncière, une verve aimable, gaie, spirituelle, malicieuse parfois, innocente toujours, une simplicité absolue jointe à une distinction innée et inviolable, enfin l’art parfait, et comme naturel de répandre le bonheur autour de lui, et de le trouver soi-même dans l’honnêteté et dans le dévouement. Un exemple touchant de son zèle pour sa famille est le soin qu’il prit d’instruire lui-même ses enfants. Il composa pour eux, avec sa science, son jugement et son goût, tout un cours de littérature classique. Il combina avec un tact exquis l’action du maître avec l’initiative de l’élève, dont sa propre expérience lui avait si bien appris l’efficacité. Et la moisson, on le sait, fut digne du semeur.

Cette admirable vie intime eut son couronnement le 4 janvier 1898, dans une fête charmante. C’étaient les noces d’or de M. et Mme Janet. Le grand-père et la grand-mère, en pleine santé l’un et l’autre, avaient conservé leurs cœurs de vingt ans. C’est avec des paroles tirées du livre de La Famille que les enfants tracèrent le tableau de la belle et heureuse vie de leurs parents ; et c’est la poésie rayonnant de ces deux âmes pures et bonnes, qui leur fut renvoyée en discours touchants, en vers harmonieux. Fidèle symbole de la plus chère pensée de M. Janet : celle de l’union, au regard d’un esprit bien fait, du vrai et du beau, du devoir et du bonheur, de la règle et de la liberté !

À le voir encore si actif, si jeune de cœur et d’esprit, qui n’eût attendu avec confiance, selon le vœu qu’exprimaient ses enfants, les noces de diamant après les noces d’or ? Mais la santé de M. Janet, demeurée bonne jusqu’alors malgré sa délicatesse native, ne tarda pas à s’altérer. Il lui fallut endurer un malaise continuel, se résigner à des soins qui gênaient son travail. Puis, l’hiver dernier, il fut gravement malade et enfin, à Pâques, un mal implacable commença d’exercer ses ravages. Le philosophe ne fut pas pris au dépourvu. Jamais le bonheur ne l’avait enivré : la souffrance ne put abattre son courage. Il continua, tandis que ses forces physiques l’abandonnaient, à tenir son esprit fixé sur les objets éternels, avec lesquels il s’était identifié. C’est au printemps dernier qu’il publia le commencement de son ouvrage sur Pierre Leroux, et jusqu’à la fin de sa vie il travailla à une nouvelle édition des œuvres philosophiques de Leibnitz. Lorsqu’après plusieurs mois de torture il sentit que son organisme était vaincu, comme il était alors à Forges-les-Bains où il avait accoutumé de passer les vacances, il voulut revenir à Paris, pour mourir dans sa ville natale, au milieu de cette grande famille d’esprits passés et présents dont il avait si bien concilié le culte avec celui de la famille naturelle. Il s’éteignit le 4 octobre 1899.

Comme en son foyer, dont il était l’âme, ainsi fut vivement ressenti dans le monde savant le vide que laisse sa disparition. C’est l’un des chaînons par où le présent se reliait le plus harmonieusement au passé, qui se trouve brisé. C’est l’un des apôtres et des artisans les plus dévoués de la tolérance, de la sym-