Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/140

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— Oui, monsieur, je voudrais savoir si vous avez entendu parler d’une place, pour moi.

— J’ai pensé à quelque chose pour vous, il y a trois semaines environ ; mais comme vous sembliez à la fois utile et heureuse ici, comme mes sœurs s’étaient évidemment attachées à vous, que votre présence leur procurait un plaisir inaccoutumé, je trouvai inutile de briser votre bonheur mutuel jusqu’à ce que leur départ de Marsh-End rendît le vôtre nécessaire.

— Elles partent dans trois jours, dis-je.

— Oui, et quand elles s’en iront je retournerai au presbytère de Morton ; Anna m’accompagnera et on fermera cette vieille maison. »

J’attendis un instant, pensant qu’il allait continuer à me parler sur le sujet qu’il avait déjà entamé ; mais ses pensées semblaient avoir pris un autre cours ; je vis par son regard qu’il ne pensait plus à moi. Je fus obligée de lui rappeler le but de notre conversation, car il s’agissait d’une chose indispensable pour moi, et j’attendais avec un intérêt anxieux.

« Quelle occupation aviez-vous en vue, monsieur Rivers ? demandai-je ; j’espère que ce retard n’aura pas rendu plus difficile de l’obtenir.

— Oh ! non, car il suffit que je veuille vous la procurer et que vous vouliez l’accepter. »

Il s’arrêta de nouveau et sembla peu disposé à continuer ; je commençais à m’impatienter. Quelques mouvements inquiets, un regard avide et questionneur fixé sur son visage lui firent comprendre ce que j’éprouvais aussi clairement que l’auraient fait des paroles, et même mon trouble en fut moins grand.

« Oh ! allez, me dit-il, n’ayez pas si grande hâte de savoir ce dont il s’agit. Laissez-moi vous dire franchement que je n’ai rien trouvé d’agréable ou d’avantageux pour vous. Mais avant que je m’explique, rappelez-vous, je vous prie, ce que je vous ai déjà dit clairement. Si je vous aide, ce sera comme l’aveugle aide le boiteux. Je suis pauvre ; car lorsque j’aurai payé toutes les dettes de mon père, il ne me restera plus que cette ferme en ruine, cette allée de sapins et ce petit morceau de terre pierreuse avec ses ifs et son houx. Je suis obscur. Rivers est un vieux nom ; mais des trois seuls descendants de la race, deux mangent le pain des serviteurs chez les autres, et le troisième se considère comme étranger dans son pays natal, non seulement pour la vie, mais pour la mort aussi, et il accepte son sort comme un honneur, et il aspire au jour où l’on posera sur son épaule la croix qui le séparera de tous les liens charnels, au