Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/187

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un peu hardie, et je me sentais confuse. Cependant Saint-John pencha sa tête, et sa belle figure grecque se trouva à la hauteur de la mienne ; ses yeux perçants interrogeaient les miens. Il m’embrassa. Il n’y a pas de baiser de marbre ou de glace, sans cela j’aurais rangé dans une de ces classes le froid embrassement de mon cousin le ministre ; mais peut-être y a-t-il des baisers destinés à éprouver ceux qu’on embrasse : le sien était de ce nombre. Après m’avoir donné ce baiser, il me regarda, comme pour apprendre l’effet qu’il avait produit sur moi ; mais c’était difficile à voir : je ne rougis pas ; je pâlis peut-être un peu, parce qu’il me sembla que son baiser était un sceau posé sur mes chaînes. Depuis ce jour, il n’oublia jamais de m’embrasser ; mon calme et ma gravité, dans cette circonstance, semblaient avoir un certain charme pour lui.

Quant à moi, je désirais chaque jour davantage lui plaire ; mais chaque jour je sentais que, pour y arriver, il fallait renoncer de plus en plus à ma nature, enchaîner mes facultés, donner une pente nouvelle à mes goûts, me forcer à poursuive un but vers lequel je n’étais pas naturellement attirée. Il me poussait vers des hauteurs que je ne pouvais pas atteindre ; il voulait me voir soumise à l’étendard qu’il déployait : mais c’était aussi impossible que de mouler mes traits irréguliers sur sa figure pure et classique, que de donner à mes yeux verts et changeants la teinte azurée et le brillant éclat des siens.

Ce n’était pas lui seul qui empêchait l’épanchement de ma joie. Depuis quelque temps il m’était facile de paraître triste ; une grande souffrance me rongeait le cœur et tarissait toute source de bonheur. Cette douleur était l’attente.

Vous croyez peut-être que j’avais oublié M. Rochester dans tous ces changements de lieux et de fortune. Oh ! non, pas un instant. Sa pensée me poursuivait toujours ; ce n’était pas une de ces vapeurs légères que peut dissiper un rayon de soleil, un de ces souvenirs tracés sur le sable, qu’efface le premier orage : c’était un nom profondément gravé et qui devait durer aussi longtemps que le marbre sur lequel il était inscrit. J’étais sans cesse poursuivie par le désir de connaître sa destinée ; chaque soir, quand j’étais à Morton, je m’enfermais dans ma petite ferme pour y songer, et maintenant, à Moor-House, chaque nuit j’allais me réfugier dans ma chambre pour rêver à lui.

Dans le cours de ma correspondance avec M. Briggs, à l’occasion du testament, je lui avais demandé s’il connaissait la résidence actuelle de M. Rochester et l’état de sa santé. Mais, ainsi que le pensait Saint-John, il ne savait rien. Alors j’écrivis à