Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/186

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Alors il m’expliqua que lui-même étudiait l’hindoustani ; qu’à mesure qu’il avançait, il oubliait le commencement ; que ce serait d’un grand secours pour lui d’avoir une élève avec laquelle il pourrait repasser sans cesse les premiers éléments et, par ce moyen, les bien fixer dans son esprit. Il ajouta qu’il avait longtemps hésité entre moi et ses sœurs, et qu’enfin il m’avait choisie, parce qu’il avait vu que c’était moi qui étais capable de rester le plus longtemps appliquée. Il me demanda de lui rendre ce service, en ajoutant que du reste le sacrifice ne serait pas long, puisqu’il comptait partir avant trois mois.

Il n’était pas facile de refuser une chose à Saint-John ; on sentait que chez lui toutes les impressions, soit tristes, soit heureuses, restaient profondément gravées et duraient toujours. Je consentis. Quand mes cousines revinrent, Diana trouva son frère qui s’était emparé de son élève ; elle se mit à rire, et toutes deux déclarèrent que Saint-John n’aurait jamais pu les décider à une semblable chose. Il répondit tranquillement :

« Je le savais. »

Je trouvai en lui un maître patient, indulgent, mais exigeant ; il me donnait beaucoup à faire, et, quand j’avais rempli son attente, il me témoignait son approbation à sa manière. Petit à petit, il acquit sur moi une certaine influence qui me retira toute liberté d’esprit. Ses louanges et ses observations étaient plus entravantes pour moi que son indifférence ; quand il était là, je ne pouvais ni parler ni rire librement ; un instinct importun m’avertissait sans cesse que la vivacité lui déplaisait profondément, chez moi du moins. Je sentais bien qu’il n’aimait que les occupations sérieuses, et, malgré mes efforts, je ne pouvais pas me livrer à des travaux d’un autre genre en sa présence. J’étais dominée par un charme puissant. Quand il me disait : « Allez, » j’allais ; « Venez, » je venais ; « Faites cela, » je le faisais ; mais je n’aimais pas ma servitude, et j’aurais préféré son indifférence d’autrefois.

Un soir, à l’heure de se coucher, ses sœurs l’entouraient pour lui dire adieu ; selon son habitude, il les embrassa toutes deux et me donna une poignée de main. Diana était, ce soir-là, d’une humeur joyeuse (elle n’était jamais douloureusement opprimée comme moi par la volonté de son frère ; car la sienne était aussi forte dans un sens opposé) ; aussi elle s’écria :

« Saint-John, vous dites que Jane est votre troisième sœur, et vous ne la traitez pas comme nous ; vous devriez l’embrasser aussi. »

En disant ces mots, elle me poussa vers lui. Je trouvai Diana