Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/52

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le regard de mon maître qui me cherchait toujours, bien que je détournasse sans cesse les yeux de son visage ; il sourit, et il me sembla que ce sourire était celui qu’un sultan accorderait dans un jour d’amour et de bonheur à une esclave enrichie par son or et ses bijoux. Je repoussai sa main qui cherchait toujours la mienne, et je la retirai toute rouge de ses étreintes passionnées.

« Vous n’avez pas besoin de me regarder ainsi, dis-je, et si vous continuez, je ne porterai plus jusqu’au dernier moment que ma vieille robe de Lowood, et je me marierai avec cette robe de guingan lilas ; vous pourrez vous faire un habit de noce avec la soie gris perle et une collection de gilets avec le satin noir. »

Il me caressa et frotta ses mains.

« Oh ! quel bonheur de la voir et de l’entendre ! s’écria-t-il ; comme elle est originale et piquante ! je ne changerais pas cette petite Anglaise contre tout le sérail du Grand Turc, contre les yeux de gazelles et les tailles de houris. »

Cette allusion orientale me déplut.

« Je ne veux pas du tout remplacer un sérail pour vous, dis-je ; si ces choses-là vous plaisent, monsieur, allez sans retard dans les bazars de Stamboul et dépensez en esclaves un peu de cet argent que vous ne savez comment employer ici.

— Et que ferez-vous, Jane, pendant que j’achèterai toutes ces livres de chair et toute cette collection d’yeux noirs ?

— Je me préparerai à partir comme missionnaire pour prêcher la liberté aux esclaves, ceux de votre harem y compris ; je m’y introduirai et j’exciterai la révolte ; et vous, pacha, en un instant vous serez enchaîné, et je ne briserai vos liens que lorsque vous aurez signé la charte la plus libérale qui ait jamais été imposée à un despote.

— Je consentirai bien à être à votre merci, Jane.

— Oh ! je serais sans miséricorde, monsieur Rochester, surtout si vos yeux avaient la même expression que maintenant ; en voyant votre regard, je serais certaine que vous ne signez la charte que parce que vous y êtes forcé, et que votre premier acte serait de la violer.

— Eh bien, Jane, que voudriez-vous donc ? Je crains qu’outre le mariage à l’autel, vous ne me forciez à accepter toutes les cérémonies d’un mariage du monde. Je vois que vous ferez vos conditions : quelles seront-elles ?

— Je ne vous demande qu’un esprit facile, monsieur, et qui sache se dégager des obligations du monde. Vous rappelez-vous