Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/75

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


et je n’ai jamais entendu parler d’aucune dame Rochester au château de Thornfield. »

Un sourire amer effleura les lèvres de M. Rochester, et il murmura :

« Non, j’ai pris soin que personne n’entendît parler d’elle, sous son nom du moins. » Il s’arrêta pendant une dizaine de minutes, sembla se consulter, prit enfin son parti et dit : « En voilà assez ; la vérité va paraître au jour comme le boulet qui sort du canon. Wood, fermez votre livre et retirez vos vêtements de prêtre ; John Green (c’était le nom du clerc), quittez l’église, le mariage n’aura pas lieu aujourd’hui. »

Le clerc obéit.

M. Rochester continua rapidement : « Le mot bigamie sonne mal à vos oreilles, et pourtant je voulais être bigame ; mais le destin ne m’a pas été favorable, ou plutôt la Providence s’est opposée à mes projets. Dans ce moment-ci, je ne vaux guère mieux que le démon, et, comme me le dirait sans doute mon pasteur, je mérite les plus sévères jugements de Dieu, je mérite d’être livré à l’immortel ver rongeur, d’être jeté dans les flammes qui ne s’éteignent jamais. Messieurs, je ne puis plus exécuter mon plan ; cet homme de loi et son client ont dit la vérité : j’ai été marié, et ma femme vit encore. Wood, vous dites que vous n’avez jamais entendu parler de Mme Rochester au château ; mais sans doute vous avez souvent prêté l’oreille à ce qu’on racontait sur cette folle mystérieuse gardée avec soin ; plusieurs vous auront dit que c’était une sœur bâtarde, d’autres que c’était une ancienne maîtresse. Je vous déclare, maintenant, que c’est ma femme, celle que j’ai épousée il y a quinze ans ; elle s’appelle Berthe Mason, et est sœur de cet homme résolu que vous voyez là, pâle et tremblant, et qui vous montre ce que peut supporter un cœur fort. Réjouissez-vous, Dick, ne me craignez jamais à l’avenir ; je ne vous frapperai pas plus que je ne frapperais une femme. Berthe Mason est folle ; elle est issue d’une famille dans laquelle presque tous sont fous ou idiots depuis trois générations ; sa mère était ivrogne et folle, je le découvris après mon mariage, car on avait gardé le silence sur les secrets de famille ; Berthe, en fille obéissante, copia sa mère en tout. Oh ! j’avais une compagne charmante, pure, sage et modeste ; vous pouvez facilement supposer que j’étais heureux ; j’ai eu sous les yeux de beaux spectacles ! Oh ! certes, je suis bien tombé. Si vous saviez tout… Mais je ne vous dois pas de plus amples explications. Briggs, Wood, Mason, je vous invite tous à venir à la maison et à visiter la ma-