Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/87

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Il s’assit, mais resta muet. Depuis quelque temps je luttais contre les larmes, j’avais fait de grands efforts pour les retenir, parce que je savais que M. Rochester n’aimerait pas à me voir pleurer ; mais je pensais que maintenant je pouvais les laisser couler aussi longtemps et aussi librement que je le désirais ; si cela l’ennuyait, eh bien, tant mieux. Je donnai donc un libre cours à mes larmes, et je me mis à pleurer du fond du cœur.

Bientôt il me supplia ardemment de me calmer ; je lui répondis que je ne le pouvais pas, tant que je le voyais irrité.

« Mais je ne suis pas fâché, Jane, me dit-il ; seulement je vous aime trop, et tout à l’heure votre petite figure avait une expression si froide et si résolue, que je n’ai pas pu la supporter. Taisez-vous maintenant, et essuyez vos yeux. »

Sa voix radoucie me prouva qu’il était calmé, et moi, à mon tour, je redevins plus tranquille. Il fit un effort pour appuyer sa tête sur mon épaule, mais je ne le voulus pas. Il essaya de m’attirer à lui ; je m’y refusai également.

« Jane, Jane, me dit-il avec un accent de tristesse si profonde que tous mes nerfs tressaillirent, vous ne m’aimez donc pas ? Vous n’étiez tentée que par ma position ; tout ce que vous désiriez, c’était d’être appelée ma femme ; et maintenant que vous me croyez incapable de devenir votre mari, vous me fuyez comme si j’étais un reptile immonde ou un monstre malfaisant. »

Ces mots me firent mal ; mais que dire, que faire ? J’aurais probablement dû ne rien dire et ne rien faire ; mais j’étais tellement repentante de l’avoir ainsi attristé, que je ne pus pas m’empêcher de désirer répandre quelques gouttes de baume sur la blessure que je venais de faire.

« Je vous aime, m’écriai-je, et plus que jamais ; mais je ne dois ni montrer ni nourrir ce sentiment, et je l’exprime ici pour la dernière fois.

— La dernière fois, Jane ? Comment ! croyez-vous que vous pourrez vivre avec moi, me voir tous les jours, et, tout en continuant à m’aimer, rester sans cesse froide à mon égard ?

— Non, monsieur ; je suis sûre que je ne le pourrai pas ; aussi, je ne vois qu’une chose possible ; mais vous allez vous irriter si je vous dis ce que c’est.

— Oh ! dites toujours ; si je me mets en colère, vous avez la ressource des larmes.

— Monsieur Rochester, il faut que je vous quitte.

— Pour combien de temps ? Jane, pour quelques minutes ? afin de lisser vos cheveux qui sont un peu en désordre et de baigner votre visage qui est fiévreux ?