Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/86

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— Vous parlez d’une retraite, monsieur ; la retraite et la solitude sont trop tristes pour vous.

— La solitude, la solitude ! répéta-t-il avec irritation. Je vois qu’il faut en venir au fait ; je ne puis pas deviner l’expression problématique de votre visage. Vous partagerez ma solitude ; comprenez-vous ?

Je secouai la tête ; il me fallut un certain courage pour risquer même cette négation muette, lorsque je voyais M. Rochester si excité. Il se promenait rapidement dans la chambre, et, en m’entendant, il s’arrêta, comme s’il eût tout à coup pris racine, il me regarda longtemps, et durement. Je détournai mes yeux de son visage ; je les fixai sur le feu, et je m’efforçai de feindre le calme.

« Vu la nature remuante de Jane, dit-il enfin, avec plus de tranquillité que je n’avais lieu d’en attendre d’après son regard, l’écheveau de soie s’est assez bien dévidé jusqu’ici ; mais je savais bien qu’il arriverait un nœud et que la soie se brouillerait ; le voilà venu ; maintenant il faudra passer par toutes sortes de vexations, d’impatiences et d’ennuis. Par le ciel ! j’ai besoin d’exercer un peu ma force de Samson, et ma main brisera l’obstacle aussi facilement qu’un fil délié. »

Il recommença à se promener ; mais bientôt il s’arrêta de nouveau devant moi.

« Jane, me dit-il, voulez-vous entendre raison ? » Puis, approchant ses lèvres de mon oreille, il ajouta : « Parce que, si vous ne le voulez pas, j’emploierai la violence. »

Sa voix était dure, son regard celui d’un homme qui se prépare à une tentative imprudente, et va se lancer tête baissée, dans une licence effrénée. Je vis bien qu’il suffisait d’un moment, d’un nouvel accès de rage pour que je ne fusse plus maîtresse de lui ; je n’avais pour le dominer que l’instant présent ; un mouvement de répulsion, la fuite ou la peur, auraient décidé de mon sort et du sien ; mais je n’étais pas effrayée le moins du monde ; je sentais une force intérieure ; je comprenais que j’aurais de l’influence sur lui, et cette pensée me soutenait. La crise était dangereuse, mais elle avait son charme ; j’éprouvais une sensation semblable à celle qui doit remplir le cœur de l’Indien au moment où il lance son canot sur le rapide d’un fleuve. Je m’emparai des mains crispées de M. Rochester ; je desserrai ses doigts, et je lui dis doucement :

« Asseyez-vous ; je parlerai aussi longtemps que vous voudrez, et j’écouterai tout ce que vous aurez à me dire, que ce soit raisonnable ou non. »