Page:Buies - Chroniques, Tome 2, Voyages, 1875.djvu/203

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
205
VOYAGES

sible ; mais le compagnon avait filé ; il n’était plus trouvable. Alors, comme saisi d’une pensée subite et par je ne sais quel instinct monitoire, je portai la main à la poche de mon gilet. Elle était vide ! Vingt-cinq dollars, toute, toute ma fortune, s’étaient envolés ! Il me restait seulement cinq piastres que, par hasard, j’avais laissées dans ma petite malle. Pour atteindre Cheyenne il fallait encore trente heures de marche, d’où vingt-quatre heures de plus pour atteindre Omaha. Je n’avais un billet que pour Cheyenne, et de lit que jusqu’à Ogden où nous allions arriver dans quatre ou cinq heures. Pour aller de Cheyenne à Omaha, je m’étais, pourvu heureusement d’un ticket d’émigrant ; mais les trains d’émigrants mettent deux jours à faire ce trajet que le train de la malle fait en vingt-six heures. Je me trouvais donc n’avoir que cinq dollars à neuf cents lieues de mon pays, et cela en plein désert, avec la perspective de trois jours de chemin de fer avant d’arriver à l’endroit où je comptais toucher de l’argent pour continuer ma route.

Dire que mille pensées poignantes se précipitèrent à la fois dans mon cerveau, serait inexact. Pour le moment, je restai froid comme un bloc de pierre. Je savais d’avance que si quelqu’un devait être volé sur le train, ce serait moi. Le guignon ne m’offre plus rien d’imprévu ; j’ai reçu tant de coups dans ma vie que j’en ai pris l’habitude. Quand je sors sain et sauf des circonstances les plus ordinaires, j’ai toutes les peines du monde à me remettre de mon étonnement. Sans doute il y avait là des millionnaires qui eûssent pu perdre vingt-cinq dollars comme moi j’aurais perdu une épingle ; mais ça n’eût pas été dans les règles, et je n’aurais pu reconnaître le sort qui m’eût épargné seulement une fois