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VOYAGES

un coupe-gorge, pensais-je en moi-même ; je ne pourrai pas même prendre le train. Le temps d’arrêt expirait et je sentais une angoisse mortelle me serrer le cœur. J’étais en effet dans un de ces bouges terribles où se réunissent à certains jours et pour certains desseins les Desperadoes de cette région dangereuse. Je n’avais pas une arme sur moi, et puis, qu’en aurais-je fait contre cinq à six gaillards qui jouent tous les jours avec leur propre vie ? Heureusement, qu’en ce moment même, le conducteur du train passa devant nous, accompagné de deux voyageurs : il rejoignait le train qui allait partir. Je l’appelai vivement ; il se retourna, comprit sans doute, et s’avança jusqu’à la porte. J’étais sauvé ! Par un mouvement rapide, je me précipitai en dehors du bouge avec des jambes d’orignal et le cœur me battant comme une cloche.

Mon compagnon m’avait suivi et montait en même temps que moi dans le char-fumoir. Il avait repris ses manières affables et son langage agréable. Je voulus avoir le cœur net à son endroit et je pris un siège près de lui pour le faire causer. Il me parla de tous les pays du monde, m’interpella en allemand, en italien, en espagnol, pour voir si je connaissais ces diverses langues, écarta avec une habileté prodigieuse toutes mes questions, me ramenant toujours à quelque sujet nouveau, et me fit même la politesse d’un magnifique cigare que j’acceptai tout ahuri.

Une demi-heure après, le train arrêtait de nouveau pour dix minutes. Mon individu prit congé de moi sous un prétexte quelconque et descendit. J’allai dans le Pullman car prendre une bouchée et revins aussi vite que pos-