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VOYAGES

non mérité. En me voyant l’objet non avoué, mais presque évident de soupçons aussi injustes, je sentis comme une diminution de moi-même. À la série des regrets cuisants, des déceptions de toute nature allait succéder la série des humiliations, c’était trop sur une seule tête. Pendant plusieurs heures je restai silencieux, réfugié dans un coin du car, dévorant avec un serrement de poitrine ce nouveau souci qui m’atteignait jusque dans ma fierté la plus légitime, dans ce qu’il y a de plus sacré et de plus digne, l’infortune. Peut-être ceux qui me regardaient de cet œil oblique étaient-ils de tristes aventuriers enrichis par tous les moyens ; je le crois maintenant. L’honnête homme, l’homme de cœur réserve toujours son mépris, qui n’est souvent qu’une pitié hautaine, et qu’il considère comme un châtiment déjà trop grand pour l’objet qui l’inspire : le parvenu malhonnête ne peut avoir que des soupçons, mais c’est la première chose qui lui vient à l’esprit. J’aurais pu regarder du haut en bas ces écus vivants qui essayaient du superbe ; mais j’étais pauvre, j’étais absolument inconnu, je mangeais presque honteusement un morceau de pain quand eux ne se refusaient aucune des jouissances du voyage, et la première connaissance que j’avais faite, le seul homme à qui j’eûsse parlé, était précisément un bandit ! !

Je sentis et je mesurai toute la portée de circonstances pareilles, et, ne pouvant les dominer, je parvins à trouver juste assez de force pour m’y soumettre.

En passant à Ogden, je fis quelques provisions, et surtout de tabac ; j’en étais arrivé à un énervement tel qu’il