Page:Buies - Chroniques, Tome 2, Voyages, 1875.djvu/307

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LE PRÉJUGÉ


Voici le roi de l’univers. Devant lui tous les fronts s’inclinent. Souverains de tous les pays, chapeau bas ! voici votre maître à tous ; c’est le roi des rois, le seigneur des seigneurs. Justice, lois, institutions, tout cela passe ou change avec le temps, les mœurs ou les pays : lui seul, le préjugé, est universel, toujours absurde, souvent odieux, mais impérissable. Il y a bien quelque chose, comme le bon sens, pour lequel les hommes ont un culte idéal, qu’ils invoquent à chaque instant, mais, dans la pratique, ils n’en tiennent aucun compte.

Le préjugé ne connaît aucun obstacle, aucune résistance, aucune froideur ; les plus sages et les plus vertueux des hommes lui obéissent ; il a plus de prix que tous les liens, que tous les devoirs. C’est qu’il n’existe rien au monde, parmi toutes les choses qui portent des noms chers et vénérés, d’aussi profondément humain, je veux dire d’aussi contradictoire, d’aussi capricieux, d’aussi égoiste, d’aussi déraisonnable, d’aussi despotique que le préjugé. Il est le résumé de toutes les petitesses, de toutes les hypocrisies et de toutes les lâchetés, et voilà pourquoi il l’emporte sur les conseils de la raison, du devoir et du sentiment.