Page:Buies - Chroniques, Tome 2, Voyages, 1875.djvu/327

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le dernier mot.

son noir manteau tant d’existences de vingt ans frappées à l’improviste, ce fut comme l’orage détourné brusquement de sa course dans les forêts et s’abattant sur les parterres pleins d’éclat et de rosée.

Maintenant, il en reste encore à atteindre et la mort peut choisir. Cette année aussi il y aura bien plus de deuils que de joies, et les hommes se lasseront peut-être enfin de se féliciter pour tous les chagrins qui les attendent. Oui, je n’ose en calculer le nombre de ceux qui tomberont cette année comme les épis verts sous une faulx avide ; il me semble que, maintenant, plus on a de jeunesse, plus on brille, plus on s’offre aux coups de la mort jusqu’à présent aveugle et indifférente. Ce qu’il faut désormais à ce bourreau blanchi par les siècles, ce sont les printemps ; il est las d’une œuvre monotone et de ramasser sans passion des victimes signalées d’avance : à sa fantaisie lugubre il faut se soumettre ; l’homme, le maître de la nature, ne l’est pas d’un souffle de vie, et toutes les prières, toutes les supplications, tous les soins et toutes les résistances ne sont rien pour cette ombre qui passe, insaisissable, inexorable, toujours fuyante et jamais disparue. Fantôme éternel, il promène son énorme faulx sur la terre entière dans le même moment, abat tout ce qui se trouve sur son passage, et l’instant d’après il recommence ; il moissonne, moissonne sans cesse, sans jamais rien semer, si ce n’est la pâture qu’il offre de nos corps à la terre qui les a nourris et qu’ils vont nourrir à leur tour. Ainsi, plus de cent générations ont en vain rempli la terre de leurs ossemens ; elle en a rendu la poussière à l’espace ; il ne reste plus rien de palpable de ce qui a vécu, aimé, joui pendant soixante siècles. Que sommes-nous, chacun pris à part, dans cet épouvantable