Page:Buies - Chroniques, Tome 2, Voyages, 1875.djvu/326

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le dernier mot.

qu’un jour on sera sous six pieds de terre, pourrissant, et de sa mort même donnant la vie à des milliers de vers hideux !…… Allez donc maintenant, tristes mortels, allez vous embrasser, vous serrer l’un à l’autre les mains, vous faire tous les souhaits possibles de succès, de félicité et de longue vie……… malheureux ! vous avez déjà sur les traits les reflets anticipés de la tombe. Vous faites un jour d’allégresse, de bruit, de mouvement animé et joyeux de celui-là même qui devrait être un jour de regrets et de tristesse. Tous ces dehors de fête, toutes ces réjouissances par lesquels on salue le nouvel an ne sont qu’une lamentable imposture : chacun, en effet, a perdu là une année, une année qu’il ne retrouvera jamais, dont le deuil est éternel, et que gagne-t’il ? que peut-il attendre ? Ce complaisant mensonge ne saurait attendrir le temps, et l’on a beau parer un jour la vieillesse qui s’avance, il lui reste trois cent soixante-quatre jours pour faire son œuvre et pour détruire tous les souhaits, toutes les illusions qui l’ont saluée à son aurore.

L’année qui vient de finir est pavée de jeunes tombes encore à peine fermées, et les fleurs qu’on eût déposées peut-être au jour de l’an sur des fronts pleins de fraîcheur et d’espérance, on va les mettre tristement sur des linceuls ! Ah, oui, certes ! pour beaucoup de ceux et de celles qui ne sont plus, on n’eût jamais songé à faire des souhaits ; ils semblaient porter une vie pleine de force autant que de jeunesse et pouvoir tout attendre de l’avenir. La mort elle-même ne se doutait pas de ce qu’elle allait accomplir ; elle n’avait pas marqué d’avance ces victimes égarées sur son chemin ; sa moisson de têtes blanchies et de cœurs usés lui semblait suffisante, et lorsqu’elle emporta dans