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CHRONIQUES

froid, ce qui n’est pas logique ; on s’endort à neuf heures du soir, sans y penser, quand auparavant il fallait pour s’endormir multiplier les night-cap à l’infini ; on devient maussade, difficile, tourmenter, tourmenteur, on ne trouve plus rien de son goût, si ce n’est par hasard une lecture qui ressemble à une chronique ; enfin, à vieillir, on perd tout et l’on ne gagne rien, pas même l’expérience, ce fruit tardif qui ne vient à l’homme que lorsqu’il s’en va.

Oh ! si les hommes n’ont pas encore trouvé le secret de la liberté et de la fraternité, ils ont hélas ! trouvé, dès en naissant, celui de l’égalité devant ce vieillard implacable qui s’appelle le temps ; les oncles seuls échappent à son inflexible niveau, mais c’est à la condition de faire vieillir d’avantage les neveux, ce qui revient au même.

Messieurs, si nous avons l’agréable défaut d’être jeunes à peu près trois fois aussi longtemps que les autres peuples, défaut dont, hélas ! il faudra bien nous corriger un jour, en revanche nous possédons une qualité précieuse, à laquelle beaucoup d’entre nous sans doute ont dû de beaux jours ou sont en droit d’en attendre. Cette qualité nous caractérise spécialement, car nous en sommes prodigues et nous en avons le nom à la bouche dans presque toutes les occasions. Vous saisissez d’avance ce dont je veux parler, c’est de notre penchant immodéré à l’encouragement, c’est de la passion vraiment incontentable de nous encourager les uns les autres. Ce mot encourager reçoit parfois de curieuses applications. J’ai connu des gens fort à l’aise qui s’étaient abonnés à des journaux, qui les avaient reçus des années de suite, qui n’avaient jamais répondu un mot aux lettres pressantes, je dirai presque suppliantes, des éditeurs aux abois, et qui, en fin de compte, lorsqu’ils étaient mis en de-