Page:Buies - Lettres sur le Canada, étude sociale, vol 1, 1864.djvu/5

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Me voilà donc à 1200 lieues de la France, chez un peuple qui parle notre langue, et qui continue de nous aimer malgré notre ingratitude. Ce petit peuple séparé de nous par un siècle, vit de ses souvenirs, et se console de la domination anglaise par la pensée de son ancien héroïsme, et par l’éclat que jette sur lui le grand nom de sa première métropole. Il faut dire aussi que les libertés politiques et civiles dont il jouit sont une puissante raison pour qu’il ne déteste pas trop sa condition actuelle, et se contente de nous aimer à distance. Il est étrange de voir comme la France laisse partout des souvenirs d’affection, même chez ceux qu’elle a le plus fait souffrir ; tandis que les colonies anglaises, avec toutes les libertés possibles et un gouvernement pour ainsi dire indépendant, ne se rattachent guère à leur métropole que par l’ascendant des intérêts et la force des circonstances. Ah ! c’est que toutes ces libertés ont été autant de sacrifices arrachés à l’égoïsme et à l’orgueil de l’Angleterre, et que son intérêt et sa fierté, seuls mobiles de ses actes, sont également flattés de l’imposant spectacle de peuples libres, et néanmoins soumis à son autorité.

Vous dirai-je que je suis ici dans un des plus magnifiques endroits de la terre ? Rien n’égale les splendeurs de ce Nouveau-Monde qui semble être une inspiration du Créateur, et qui reflète l’image de la terre à son berceau, quand les premiers rayons du soleil vinrent éclairer sa mâle et vierge beauté.

Ici, tout est neuf ; la nature a une puissance d’originalité que la main de l’homme ne saurait détruire. Que l’on se figure ce qu’il y a de plus grand et de plus majestueux ! des montagnes dont l’œil ne peut atteindre les cimes se déroulant en amphithéâtre, jusqu’à ce qu’elles aillent se confondre avec les nuages dans un horizon qui fuit sans cesse ; un fleuve profond, roulant des eaux sombres, comme si la nature sauvage et farouche qui l’entoure lui prêtait sa tristesse et ses teintes lugubres ; un ciel mat comme un immense dôme d’ivoire, pur, lumineux, de cet éclat froid et désolé, semblable au front inflexible d’une statue grecque ou aux couvercles de marbre qui ornent les tombeaux, mais qui en revanche s’élève et semble grandir sans cesse comme pour embrasser l’immense nature qui repose au-dessous de lui. On croit voir des horizons toujours renouvelés se multiplier à l’infini dans le lointain ; et l’œil, habitué à sonder toutes ces profondeurs, s’arrête comme effrayé de voir l’immensité de la sphère céleste se refléter dans ce coin du firmament qui éclaire la ville de Québec.

Maintenant, au milieu de ce vaste tableau, au point le plus lumineux de ce majestueux ensemble, figurez un roc nu, à pic, désolé, baignant ses pieds dans les flots du St. Laurent, et s’élevant à 400 pieds dans l’air ; Un point d’où l’œil peut embrasser dans le même moment toute l’étendue