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du panorama qui se déroule devant lui ; et vous aurez quelque idée de ce qu’est la ville de Québec, capitale du Canada.

Je n’ai vu dans tous mes voyages qu’une seule ville qui puisse lui être comparée, c’est Naples ; je dirai même que je préfère cette dernière, malgré l’éloignement de mes souvenirs, et malgré l’impression plus saisissante que j’ai éprouvée en voyant Québec.

Ce qui manque au paysage canadien, c’est l’animation, c’est le coloris, c’est cette richesse de tons atmosphériques qui se reflètent partout sur la campagne de Naples ; c’est ce soleil ardent qui répand dans l’air comme des effluves caressantes, et qui semble se jouer sur la luxuriante végétation d’Italie en lui prodiguant tour-à-tour les couleurs les plus variées, les teintes les plus éblouissantes. Ce qui manque, c’est le pittoresque imprévu et multiple de la Suisse, c’est la variété du paysage qui permet de reposer quelque part sa vue fatiguée du tableau continuel de hautes montagnes, de fleuves profonds, de cieux sans fin ; ce qui manque en un mot, c’est l’harmonie et la diversité des détails. On dirait que tout a été fait sur un plan unique et calculé pour produire un seul et même effet. Cette majesté qui vous entoure, après avoir élevé votre pensée et votre imagination, semble peser sur vous de tout son poids. L’esprit humain ne peut se maintenir toujours à une égale hauteur ; il faut quelque chose qui le charme après l’avoir dominé, qui le séduise et le flatte après l’avoir conquis.

Un seul détail vient varier la majestueuse monotonie du paysage de Québec, c’est l’île d’Orléans jetée comme une oasis dans le fleuve, et offrant tous les caprices d’une végétation pittoresque au milieu de la nature agreste et dépouillée qui l’entoure. Mais détachez un instant vos regards, et laissez les tomber sur la Pointe Lévis en face de Québec, où le général de Lévis rallia les derniers défenseurs de la domination française, et vous verrez une falaise nue, âpre, sèche, mais d’un aspect saisissant, et s’harmoniant très bien au reste du tableau. C’est dans son ensemble que ce paysage est admirable ; il a une majesté qu’on ne trouve nulle part ; il subjugue l’imagination et commande une sorte de respect timide en face des merveilles gigantesques de la nature.

Si vous laissez errer vos regards au loin, vous découvrez après une longue chaîne de montagnes hérissées, et se poussant pour ainsi dire les unes sur les autres, un mont plus élevé dont le front sourcilleux semble assombrir les nuages, et qui, vu à une distance d’à peu près 10 lieues, ressemble à ces fantômes sans cesse grandissants qui se dressent devant les yeux du voyageur épuisé ; c’est le Cap Tourmente : on dirait en effet que ce roc sombre qui s’élève à 1800 pieds au dessus du fleuve qui le baigne, est le foyer de tempêtes éternelles.