Page:Buisson, Rapport fait au nom de la Commission de l’enseignement chargée d’examiner le projet de loi relatif à la suppression de l’enseignement congréganiste - N°1509 - Annexe suite au 11 février 1904 - 1904.pdf/14

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tèmes de vie qui s’opposent directement l’un à l’autre comme la liberté à la passivité, la famille au célibat, le travail et la propriété au refus de travailler et de posséder pour soi-même, la responsabilité individuelle a l’obédience collective ?

Oui, répond-on, mais ce n’est pas une raison pour que l’une de ces deux sociétés ne soit pas comme le levain de l’autre, pour que ceux qui ont embrassé l’état de perfection religieuse ne condescendent pas et n’excellent pas à former pour la vie ordinaire la jeunesse. Par ce commerce avec de saintes âmes, la jeunesse aura au moins entrevu un idéal sublime : elle aura appris ce que c’est que le dévouement, que le détachement du monde et de ses vanités, elle saura comment on peut arriver à dompter sa volonté, à macérer son corps, à vivre de privations, à se faire violence et à pratiquer l’héroïsme, car il en faut pour pratiquer l’obéissance passive.

Supposons que ce ne soit pas là le roman de la vie cénobitique, qu’elle n’ait pas d’autres aspects moins rassurants. Nous dirions encore : il ne suffit pas que ces hommes, que ces femmes qui ont en quelque sorte émigré de la société humaine dans leurs couvents soient des personnes aussi admirables qu’on le voudra. Il faut savoir si ce sont des personnes dont le contact intime et exclusif soit sans péril pour nos enfants.

Voilà des hommes, des femmes qui en pleine jeunesse, dans la force de l’âge, se sont enlevé tout autre objet d’activité que celui de la dévotion ; ils n’ont plus qu’un intérêt dans la vie, qu’une occupation, qu’une raison d’être : le prosélytisme religieux. Ayant tout brisé, tout immolé, biens, famille, affections, bonheur, avenir, que leur reste-t-il qui puisse remplir le vide immense d’une vie ainsi ravagée, sinon précisément cette passion religieuse qui les a jetés au cloître ? Cette passion, qu’on peut supposer très noble, mais qui est assurément très exaltée, peuvent-ils ne pas la porter partout avec eux ? Soutiendra-t-on qu’ils ne vont rien laisser éclater du feu intérieur qui les consume ? C’est la raison même de l’institution des ordres monastiques d’entretenir tous leurs membres dans la pensée assidue, dans l’obsession, pourrait-on dire, de leur salut et du salut des autres et par suite dans l’intense, ardente et inlassable préoccupation de servir l’Église à tout prix ? Est-ce donc les calomnier que de les juger incapables de mettre aucun intérêt en balance avec l’intérêt de la religion ou de comprendre la religion dans un sens qui ne soit pas strictement confessionnel ?

Et maintenant, ces religieux ou ces religieuses, déjà individuellement possédés d’un zèle si brûlant, voici qu’ils font plus.

Les plus dévoués d’entre eux se réunissent, fondent un couvent