Page:Burckhardt - Le Cicerone, 1re partie, trad. Gérard, 1885.djvu/13

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génère. Et quelle meilleure preuve d’une connaissance profonde de l’Italie que d’avoir choisi Rome pour y suivre cette étude ! Dès Michel-Ange, Burckhardt voit la fin de la Renaissance, et le début de ce qu’il nomme le « baroque ». Il est vrai que, dans la pureté même de son goût classique, Burckhardt garde de la sympathie pour cette première décadence si voisine encore de la perfection, et où il y a un excès, un effort, à l’égard duquel parfois le critique raffiné ne peut se défendre de certaines préférences.

Burckhardt n’a pas autant vécu en Italie que notre Stendhal [1], et surtout il ne s’y est pas, autant que lui, livré à la vie italienne. Stendhal, qui est un précurseur, un éclaireur d’avant-garde, et, selon l’expression de Sainte-Beuve, le « cosaque du romantisme », n’a pas d’égal dans la pénétration du caractère, des mœurs, des passions de l’Italie dont il est le psychologue. En ce sens l’Histoire de la peinture en Italie [2], les Promenades dans Rome [3], restent le « livre d’études », le recueil d’esquisses, le carnet de philosophe et d’artiste, où il y a le plus à puiser pour la connaissance intime de ce peuple unique. Dans ces pages, écrites au jour le jour, il y a tout ensemble la chronique, l’histoire et le roman de toute une race qui a la physionomie, l’âme et les nerfs d’une personne. Stendhal disait qu’il ne serait compris qu’en 1880 : je ne suis pas bien sûr que même aujourd’hui la critique ait atteint et expliqué toutes les divinations de ce profond humoriste.

Burckhardt, lui, est plutôt un de ces colons, à la manière allemande, comme Gregorovius ou Reumont, qui s’établissent à demeure dans leur sujet, et ne se laissent point distraire au dehors. Une partie du Cicérone a été composée en voyage, sur place, et telles réflexions à propos d’une clef à demander pour entrer dans une église ou d’un sacristain qui ne tire jamais les rideaux d’une coupole, semblent boutades de touriste. Les monuments de Gênes et de Naples ont été certainement décrits sur les lieux mêmes, Certains jugements, rudes et brusques, sur Michel-Ange par exem-

  1. Burckhardt a lu attentivement Stendhal ; il le cite dans son ouvrage, la Culture de la Renaissance en Italie (2e édition, page 347, note 1)
  2. Ouvrage publié en 1817, chez Didot.
  3. Ouvrage publié en 1829.