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NOTICE.

en tenir aux principaux caractères de leurs drames, on verrait que le protagoniste de la pièce de Calderon a été conçu avec autant d’art, de force et de logique que le héros de l’admirable chef-d’œuvre de Shakspeare.

Deux mots seulement sur Othello. — Le fougueux Othello, aimé de Desdémone qu’il adore, l’enlève de la maison paternelle pour l’épouser. — Abusé par les suggestions d’Iago, la jalousie se réveille en son cœur et l’envahit peu à peu tout entier. — Puis, après son crime, quand il reconnaît qu’il a détruit « une perle d’innocence », désespéré, il se tue lui-même, comme pour punir un infâme assassin.

Le héros de Calderon, le Portugais don Lope d’Almeyda, est, lui aussi, un brave et vaillant soldat comme Othello, mais calme, posé, réfléchi. Il a combattu dans les Indes où, sans doute, il a commis sa part des cruautés de la conquête ; mais, à ses yeux, il a décoré d’une nouvelle gloire le nom illustre que lui ont légué ses ancêtres. Selon lui, ainsi qu’il le proclame au début de la pièce, nul homme ici-bas ne peut se dire heureux, si ce n’est celui qui maintient son honneur sain et sauf. — Don Lope, ainsi annoncé, se marie ; il épouse en Castille, par procuration, une femme qu’il ne connaît pas, mais dont on lui a vanté la beauté et le mérite. — Bientôt il s’aperçoit qu’un cavalier castillan rôde sans cesse dans sa rue, devant sa maison. Puis, ayant consulté sa femme sur ses projets guerriers, celle-ci lui a conseillé de suivre le roi, de partir. Puis, un soir, en rentrant chez lui, il trouve un étranger, le même étranger dont l’assiduité l’importune, caché dans sa chambre. Au lieu d’éclater, il le congédie gravement et poliment ; il dissimule ses soupçons afin de ne pas compromettre son honneur. — À quelque temps de là, des avis lui arrivent, adroitement donnés par un ami dont il est sûr, et il a lieu de penser que le roi et le public sont instruits de sa disgrâce… Que fera-t-il ? Il considère le monde, et il voit que ce monde inique flétrit les uns pour les fautes des autres, que l’inconduite de la femme déshonore le mari… Ah ! sans doute il y a là un préjugé barbare ; mais lui, seul et faible, il ne peut pas réformer la société ; il ne peut, il ne doit que lui obéir. Donc il vengera d’une manière éclatante son honneur outragé. — Mais un accident survient qui l’oblige à renoncer à ce dessein. Don Lope a un ami qui est insulté de nouveau à propos d’une offense qu’il a jadis châtiée publiquement. Apprenant par cet exemple que la publicité donnée à la vengeance ne sert qu’à confirmer l’affront, il résout dès lors une vengeance secrète et l’accomplit. — Et quand il a satisfait ainsi à son honneur, don Lope ne se tue pas, parce qu’il sait qu’il ne s’appartient pas ; il part, il va combattre les ennemis de la religion, il va mourir pour Dieu et l’honneur.

Il n’y a pas, malheureusement, dans A secreto agravio un Iago et une Desdémone ; mais les autres personnages de ce drame sont bien peints et groupés avec habileté autour du personnage principal. — Don Juan, si énergique et si délicat, et si soigneux de la réputation de son hôte, est bien l’ami qu’il fallait donner à don Lope. Don Louis de Benavidès, qui déteste en don Lope le Portugais et le possesseur de sa maîtresse, est plein de vérité. Doña Léonor la Castillane, qui aime toujours l’amant qu’elle croit mort, et qui le retrouvant n’a pas le pouvoir de lui résister, mérite encore, malgré sa faute, un certain intérêt. — Remarquons en passant que, chaque fois qu’il a traité un sujet analogue, dans le Médecin de son honneur (el Medico de su honra), et dans le Peintre de son déshonneur (el Pintor de su deshonra), comme