Page:Champfleury-Baudelaire-Toubin - Le Salut public, 1970.djvu/12

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quoi 1848 sera moral, humain et miséricordieux.


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Il y avait en Allemagne au duché de quatre sous, grand comme la main, qui s’appelait le duché de Cobourg-Gotha. C’était pour ainsi dire un haras royal, une écurie de beaux hommes, tous taillés en tambours-majors qui étaient destinés aux princesses de l’Europe.

Maintenant qu’il n y a plus de princesses, à quoi vont s’occuper ces hommes entiers ?


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SIFFLONS SUR LE RESTE.

Sous l’ex-roi, il y avait une pairie, c’est dire des vieillards impotents pleins de serments, et de rhumatismes.

Il n’y a plus de pairie : sifflons sur le reste !

Sous l’ex-roi, il y avait des soldats barbares, ivres de sang, les municipaux dont la joie était de descendre un homme du peuple.

Il n’y a plus de municipaux : sifflons sur le reste !

Sous l’ex-roi, il y avait un cens électoral ; moyennant 500 francs un imbécile avait le droit de parler à la chambre ; moyennant 200 francs un bourgeois avait le droit de se faire représenter par un imbécile.

Il n’y a plus de cens : sifflons sur le reste !

Sous l’ex-roi, il y avait un timbre ; une petite gravure large comme un sou qui empêchait les citoyens intelligents d’éclairer leurs frères.

Il n’y a plus de timbre : sifflons sur le reste !

Sous l’ex-roi, il y avait un impôt sur le sel qui empêchait la fertilisation des terres, qui enrayait les socs de charrues.

Il n’y a plus d’impôt sur le sel : sifflons sur le reste !

Sous l’ex-roi, il y avait des tas de foutriquets, une légion de ventrus, des armées de bornes ; tous puisaient à pleines mains dans le coffre des fonds secrets et s’enrichissaient aux dépens du peuple.

Il n’y a plus de foutriquets, il n’y a plus de ventrus, il n’y a plus de bornes que celles des rues.

Sifflons sur le reste !


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— L’Odéon représenta quelque temps avant la Révolution le Dernier Figaro, du sieur Lesguillon. Cet auteur de bas étage fit une pièce contre-révolutionnaire ; sous l’ex-roi il en avait le droit ; d’ailleurs la censure n’eût pas permis de montrer les hommes de 89 à 93 sous leur vrai jour. Mais aujourd’hui il est question de remonter cette misérable pièce avec des replâtrages républicains.

Les Écoles qui ont sifflé et resifflé le Figaro révolutionnaire ne doivent pas davantage laisser revenir Figaro avec ses bandages, ses compresses, ses béquilles républicaines.

Le peuple saurait bien se conduire si le citoyen Alexandre Dumas tentait de républicaniser son immorale pièce des Girondins.

— Le sieur Châtel a fait four. Personne ne veut entendre parler de son Église française. Voyez-vous, du reste, le lendemain de la prise des Tuileries, le religionnaire idiot qui croit qu’on a le temps de penser à ses messes en mauvais français !

Le peuple a lui-même déchiré toutes les proclamations et placards de ce nigaud de primat des Gaules.

— Quelqu’un court dans le quartier latin pour récolter des signatures au bas d’une pétition à cette fin de garder le sieur Orfila à la Faculté.

Ce vendeur de perlinpinpin, ce chanteur bouffon se sent donc destitué ; il est donc coupable.

En toute matière de ce genre, prenons garde à l’indulgence !

— À bientôt la reprise, au Théâtre de la République, du Roi s’amuse, une des grandes œuvres du citoyen Victor Hugo. Il faut que le théâtre de la Porte-Saint-Martin reprenne au plus vite et l’auberge des Adrets, et Robert-Macaire, et surtout cette belle pièce de Vautrin de notre grand romancier, le citoyen Balzac.

On parle de jouer Pinto. À quoi bon s’ennuyer pendant trois heures pour entendre crier : à bas Philippe ! allusion très-significative sous l’ex-roi, mais sans portée aujourd’hui.

Que les citoyens ne croient pas aux dames Hermance Lesguillon, aux sieurs Barthélémy, Jean Journel et autres qui chantent la République en vers exécrables.

L’empereur Néron avait la louable habitude de faire rassembler dans un Cirque tous les mauvais poètes et de les faire fouetter cruellement.



Les rédacteurs : Champfleury, Baudelaire et Toubin.

Imp. Ed. Bautruche, r. de la Harpe, 90.