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GRAMMAIRE DES ARTS DU DESSIN.

cevoir sans base, parce que, devant être à elle seule un tout, elle ne figurera plus comme support, mais comme monument. Or, la raison qui veut une base à une colonne isolée, est la même qui condamne la base dans les colonnes d’un édifice. On offense le goût en faisant un tout semblable à une partie, comme on l’offense en faisant une partie semblable à un tout.

Mais les motifs puisés dans le sentiment sont peut-être plus puissants encore. Lorsque les colonnes n’ont point de base, l’imagination, les prolongeant par en bas, leur prête plus de hauteur sans leur prêter moins de force ; elles ressemblent alors véritablement à des arbres, de telle sorte que l’édifice prend racine avec elles dans les profondeurs du sol. Avec une base, la colonne paraît posée ; sans base, elle paraît plantée. Rien de plus saisissant que l’effet produit par le vaisseau gothique de Saint-Ouen, église abbatiale bâtie à Rouen au xive siècle. Les piliers de cette belle nef, qui n’ont aucun épatement à leur naissance, s’élancent à une hauteur surprenante, en surgissant du pavé, comme si l’église où l’on se trouve n’était que la continuation d’une autre église souterraine. Ces piliers superbes font penser au chêne du fabuliste, à ce chêne dont la tête au ciel est voisine, et dont les pieds invisibles touchent à l’empire des morts… Mais où l’on éprouve une impression analogue d’une manière vraiment héroïque, c’est à Athènes lorsqu’on voit pour la première fois le Parthénon. Porté sur des colonnes sans base, ce temple auguste semble avoir émergé tout construit des entrailles de l’Acropole, de même que Minerve était sortie tout armée du cerveau de Jupiter.

Cependant les Grecs eux-mêmes, ces artistes par excellence, ont admis la base dans certains genres de colonnes, ainsi que nous le verrons au sujet des ordres. Mais loin de la considérer comme un élément indispensable, ils l’ont employée comme un moyen de diversifier les caractères de leur éloquence, et souvent ils ont omis la base, même en employant les modes d’architecture où l’avaient introduite le besoin de la variété et la tyrannie de l’usage, ainsi que nous l’avons remarqué à Athènes, dans les colonnes de la Tour des Vents. Il reste donc établi que le fût et le chapiteau sont les deux seules parties essentielles de la colonne, quand elle fait support.

Mais si la colonne peut très bien se passer de base, à plus forte raison ne faut-il pas la guinder sur un piédestal. Le piédestal n’est en effet qu’un prolongement, une aggravation de la base. Non-seulement ses angles sont un obstacle au passage, mais sa forme cubique est une affliction pour l’œil. On dirait que l’architecture accuse par là sa misère, et qu’ayant à sa disposition des colonnes trop courtes, elle les a montées sur des échasses. Rien ne saurait justifier en principe ce talon disgracieux, cette lourde excroissance. Combien de nos monuments ont été ainsi gâtés par des piédestaux ! Les galeries du Palais-Royal en sont tout à fait déparées, j’en-