Page:Charles de Brosses - Lettres familières écrites d’Italie - ed Poulet-Malassis 1858.djvu/149

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simple manteau de baracan fait le même effet. On porte dessous tout ce qu’on veut, et vous ne trouverez autre chose à la messe ou dans la place que des gens en pantoufles et en robe de chambre avec leur manteau pardessus. Les nobles le portent quand ils n’ont pas leur robe, et alors ils sont censés être incognito par les rues ; mais, comme dit Trajano Boccalini : « il manto della religione non e in questo tanto lungo, che spesse voile non si vedano per di sotto due palme di gambe di ladro. » C’est aussi dans cet équipage qu’ils vont souvent le soir aux assemblées ; surtout on ne doit point le quitter ; il faut, ribon fredon, faire sa partie de quadrille, d’un bout à l’autre, en manteau, et étouffer avec décence. J’ai vu le vieux bonhomme doge Pisani prendre l’air sur le perron d’un casino dans cet habillement, avec une petite perruque bardachine. Il avait tout-à-fait l’air d’un jouvenceau ; à la vérité il étoit malade alors, et prenoit l’air pour sa santé.

C’est une chose originale et bien occupante pour les nobles que l’intrigue de leur Broglio. Il y a des dessous de cartes admirables. On vient de me conter le détail d’une aventure arrivée en dernier lieu, qui fait du bruit ici ; c’est à mon avis un bon conte. Monsieur, il faut que je vous en fasse récit, sans vous garantir les circonstances, quoique je les tienne d’un des ambassadeurs qui sont ici ; mais vous n’ignorez pas jusqu’à quel point je pousse le scrupule de la fidélité historique, et que je suis incapable de rien assurer, même dans mon histoire des anciennes dynasties assyriennes[1], dont je n’aie été moi-même le témoin oculaire. Il faut donc que vous sachiez que le procurateur Tiepolo, à qui nous sommes recommandés ici, et le procureur Aimo sont deux personnages d’une grande autorité dans l’État et fort antagonistes l’un de l’autre. Le premier, qui est de la plus haute noblesse, a grand crédit dans le sénat, et l’autre, qui n’est pas si distingué par sa naissance, a plus de pouvoir dans la grand conseil, parce que c’est l’assemblée générale des nobles. C’est le sénat qui nomme aux charges ; mais il faut que le grand conseil confirme l’élection, sans quoi

  1. Cet ouvrage, dont Charles de Brosses s’était occupé dans sa jeunesse, n’a pas été terminé.